Trente ans après, les causes, le lieu, l’heure et même la date de la mort de Robert Boulin ne sont toujours pas connus. Aucun ministre en exercice, sous la Vème république, comme sous les régimes précédents, n’a disparu dans des circonstances aussi imprécises, car cette mort, reste, selon les mots de sa fille Fabienne Boulin-Burgeat, « une vérité interdite ».
La vérité judiciaire et policière demeure intangible depuis la découverte “officielle” du corps partiellement immergé dans 50 cm d’eau de l’étang Rompu en forêt de Rambouillet. « Un suicide par submersion » (c’est à dire “noyade”). La quantité et l’importance des faits nouveaux découverts depuis le 30 octobre 1979, exposés par la partie civile, repris par les médias, en flagrante contradiction avec les conclusions initiales n’y changent rien. Il suffit de ne pas en tenir compte.
Ce constant déni de la réalité a longtemps pesé sur les medias. Ce n’est plus le cas. Bakchich en veut pour symbole le retournement spectaculaire de notre emblématique pape des JT de 20h, PPDA.
« On a compris qu’on nous a raconté des bobards »
Le 10 mai 2007, TF1 revient pour la première fois longuement sur l’affaire Boulin à l’occasion de l’espoir de Fabienne Boulin-Burgeat d’obtenir la réouverture de l’instruction pour homicide sur la personne de son père. PPDA, dans son journal de 20h consacre sept minutes aux « vastes zones d’ombres » qui rendent la thèse judiciaire du suicide hautement improbable. Une bulle de lucidité qui coïncide avec l’inter-règne Chirac-Sarkozy et n’a pas connu la moindre suite.
Le même PPDA qui, le jour de la découverte “officielle” du corps épousait fidèlement la thèse du suicide représentatif en cela de l’ensemble des médias français.
L’ex journaliste de TF1 n’est pas le pas le seul à avoir changé. La vision des médias a beaucoup évolué en 30 ans. Fabienne Boulin, dont la perception s’est aussi modifiée, nous expose ces atermoiements médiatiques…
Trajectoire d’un vrai-faux témoin
Un piquant exemple de la constante activité suscitée par l’affaire Boulin est apportée par la trajectoire récente d’un vrai-faux témoin.
Peu après la parution du livre choc de Benoit Collombat (Bakchich du 31 mai 2007) Un homme à abattre, contre-enquête sur la mort de Robert Boulin, à l’origine notamment du reportage d’Axel Girard présenté par PPDA au 20h de TF1 le 10 mai 2007, un témoin potentiel, affirmant résider en Thaïlande, prend discrètement contact avec la partie civile.
Il laisse entendre que, par ses fonctions de l’époque -ambulancier- il connait le lieu (une vaste propriété privée) où, dans la soirée du 29 octobre 1979, le cadavre de Robert Boulin a été pris en charge pour être finalement déposé dans l’étang, là où il fut officiellement “découvert” le 30 octobre au matin. Les précisions parcellaires distillées par le Dr Ali, avec qui un canal de communication discret avait été établi, ne pouvaient en aucun cas provenir d’une lecture attentive de la presse ou du web, car elles recoupaient de trop près certaines pistes jamais médiatisées.
Au cours de l’été 2007, un contact direct est organisé avec celui qui persiste à se présenter comme le Dr Ali, sans pour autant masquer qu’il est normand, originaire du Calvados, et qu’il a quitté la France peu après l’assassinat de Robert Boulin. Pour peu que la sécurité de sa famille soit assurée, il se dit prêt à déposer devant un juge d’instruction. Mais il n’y a pas d’instruction… Et ce n’est certes pas l’enquête contrôlée par le procureur général Laurent le Mesle qui serait de nature à lui inspirer confiance.
Le Dr Ali , pour se donner une stature d’humanitaire, prétend s’occuper, sur la frontière birmano-thailandaise d’orphelins birmans et d’autres victimes de la guerre que l’armée fait à la minorité karen. Bakchich, disposant de quelques réseaux dans ce secteur, n’a pas eu beaucoup de difficultés à établir que le Dr Ali était un imposteur, qui se fait indument passer pour médecin naturopathe (ce qui n’a aucune réalité) et qu’il n’a pas rendu de service humanitaire ou autres aux victimes birmanes réfugiées. Quand un correspondant de Bakchich a tenté, à maintes reprises en Thaïlande, en 2008, de le rencontrer, il s’est esquivé à la dernière minute sous de fallacieux prétextes.
Avec 2 ans et demi de recul, un faisceau de présomptions émerge. Si la partie civile avait accordé foi aux assertions de Pierre Buquet, la véritable identité du Dr Ali, elle aurait été durablement discréditée. Voire même lourdement condamnée pour diffamation…
Reste une question pendante ; qui a instrumentalisé M. Buquet ? Les informations dont il dispose ne sont pas accessibles à un simple electron libre attiré par les mystères de l’Affaire Boulin.
Une semaine avant sa mort, le ministre du Travail traversait une tempête médiatique. Le 21 octobre 1979, Robert Boulin se défendait sur Europe 1 après sa mise en cause par Le Canard Enchaîné, Minute et repris par Le Monde à propos de l’achat -cinq ans auparavant- d’un terrain à Ramatuelle. Ces attaques ont surgi lorsque le président Giscard d’Estaing a fait savoir qu’il envisageait de confier Matignon à Robert Boulin. Ce qui n’aurait pas manqué de faire exploser le RPR.
Dans son long parcours -il a battu le record de longévité ministérielle de Colbert-, Boulin a commis l’erreur de menacer de faire des révélations sans aller au bout de sa démarche, ce qui a donné le temps à ses adversaires de lancer la dernière offensive.
Les mains liées
Michel Despratx, co-réalisateur (avec Bernard Nicolas) du documentaire de Lundi Investigation “Boulin, le suicide était un crime” (voir un extrait ci-dessous), diffusé sur Canal + en janvier 2002, a été entendu sur PV un an plus tard dans le cadre des investigations ordonnées par le parquet général.
Ancien collaborateur de Bakchich, Michel Despratx ne mâche pas ses mots. Le policier en charge avait une mission clairement définie : valider le suicide et écarter tout ce qui ne cadre pas avec l’ordonnance de non-lieu rendue en 1992 par la juge Laurence Vichniewski. Il a donc dû lourdement insister pour évoquer les points figurants sur le PV dont nous publions la première page (le reste du document est à consulter en fin d’article).
Rencontrant début 2004 un fonctionnaire du Ministère de l’Intérieur informé du travail des enquêteurs, Michel Despratx lui demande où en sont les auditions, quel est son point de vue sur la version officielle de la mort de Boulin et sur les chances d’une réouverture de l’instruction pour homicide…
Le fonctionnaire : - Les dés sont joués, on a les mains liées. Nous ne sommes censés travailler que dans une seule direction.
Michel Despratx : - Laquelle ?
[Silence]
M.D. : - Vous voulez dire le suicide ?
F : - Bien évidemment !
F : - Vous savez , c’est logique quand on sait que ceux qui ont fait le coup sont au pouvoir aujourd’hui
Pas de faits nouveaux… pour la Justice
Comme le documentaire de Canal +, le livre de Benoît Collombat Un homme à abattre, contre-enquête sur la mort de Robert Boulin sorti en mai 2007 a relancé l’espoir d’une prise en compte des nouveaux éléments par la Justice. Le journaliste de France Inter avait notamment montré que le corps avait été découvert deux fois… à sept heures d’intervalle. Plusieurs personnalités avaient été prévenues du décès avant la découverte officielle du corps. Dans le podcast ci-dessous, Benoît Collombat questionne Raymond Barre, premier ministre à l’époque, sur ce point :
« Circulez, y’a rien à voir ! » Malgré ces criantes anomalies, la thèse officielle reste strictement inchangée. (voir sur Bakchich notamment les pages 5, 6, 7 de l’argumentation du procureur général Laurent Le Mesle pour considérer qu’il n’y a pas de faits nouveaux). La fille de Robert Boulin nous en explique les raisons et lance un nouvel appel à Nicolas Sarkozy :
Quand les politiques mettent le nez dans le Boulin
Le 12 Avril 1992, François Mitterrand, objet d’attaques incessantes des leaders de la droite après les mauvais résultats socialistes aux élections régionales, donne une conférence de presse. Sans répondre à aucune question particulière il affirme soudainement : « Aucun de nos ministres n’a été assassiné dans des conditions douteuses, douteuses sans qu’on puisse en quoi que ce soit attenter à l’honorabilité des victimes, c’était peut-être l’honorabilité de ceux qui les accusaient (…) ».
L’allusion à la mort de Boulin (seul ministre en exercice mort de façon douteuse) est transparente, mais ne sera publiquement relevée par personne. toutefois le harcèlement de l’opposition contre le Président cessa instantanément…
Un candidat à la présidence de la République fit, lui , référence explicite à Robert Boulin : Nicolas Sarkozy, le 26 janvier 2007. « Je n’oublie pas Robert Boulin, victime de la diffamation et du mensonge », a-t-il proclamé à Poitiers (lire le discours sur le site de l’UMP). Après son élection, son procureur général Laurent Lemesle -accessoirement, ancien conseiller justice du président Chirac- refusa la réouverture de l’instruction pour homicide, considérant que les faits nouveaux présentés par la partie civile, n’en étaient pas…
Le mystérieux rendez-vous…
L’ensemble de la classe politique n’ayant jamais montré le moindre empressement dans la résolution de cette affaire, seule l’opinion publique pourrait faire bouger les lignes. L’affaire ne sera pas prescrite avant 2017. En huit ans, peut-être fera-t-on la lumière sur le mystérieux rendez-vous de l’après-midi du 29 octobre. Piste inexplorée à ce jour. C’est au cours de son dernier entretien connu, avec l’éternel sénateur de Polynésie française Gaston Flosse, très proche de Jacques Chirac, que fut décidée cette modification brutale de son agenda…
L’affaire Boulin dans Bakchich
- Robert Boulin reprend un coup de pelle
- Giscard d’Estaing croise le fantôme de Boulin
- Affaire Boulin : c’est mal Barré
- Giscard confirme qu’il envisageait de faire de Robert Boulin son premier ministre (pour les abonnés)
Lire aussi sur France Inter « Ces nouveaux témoins qui parlent d’“assassinat” » mis en ligne par Benoît Collombat, le 28 octobre 2009.
Et ci-dessous, les 3 pages du procès verbal du journaliste Michel Despratx.
















