« Devant les faits indéniables que vous m’exposez, je reconnais que je n’étais pas à la chasse le soir du 6 février, j’étais en plein centre d’Ajaccio, je reconnais avoir participé à l’assassinat de M. Claude Erignac ». Samedi 22 mai 1999. Il est 17 heures. Didier Maranelli, dont l’interrogatoire avait débuté le vendredi 21 mai, craque. Les enquêteurs arrivent ainsi à confondre des membres du commando qui a abattu le préfet de Corse. Il faut bien admettre que l’enquête a été longue et parsemée d’embûches.
6 février 1998, le préfet Claude Erignac est abattu à bout portant à Ajaccio. La police prétend tenir immédiatement une piste, décrite comme « très sérieuse » par Bernard Gravet, à l’époque directeur central de la police judiciaire. La piste « très sérieuse » avait amené à interpeller deux jeunes Maghrébins, complètement étrangers à l’affaire. Ensuite, sous l’impulsion du bouillonnant chef de la DNAT, Roger Marion, l’enquête s’est enlisée pendant de longs mois dans la fameuse « piste agricole »… Un véritable maquis : 600 personnes interpellées, mais aucun résultat probant.
Aujourd’hui, nous savons que c’est en exploitant les renseignements apportés par « Corte », le mystérieux informateur du préfet Bernard Bonnet, que les enquêteurs se sont mis sur la piste menant au commando opérationnel de l’assassinat.
Cherche « Trois doigts » désespérément
Or, le préfet Bonnet n’était pas le seul à avoir été approché par un informateur. Les gendarmes, eux aussi, avaient leur indic. Le 24 juin 1998, il aiguille les militaires sur une piste qui mène tout droit au « réseau Pasqua », un réseau qui serait au service de l’ancien ministre de l’Intérieur.
La légion de la gendarmerie de Corse a visiblement pris les renseignements très au sérieux. En juillet 1998, une note d’information, rédigée sur un papier sans en-tête, est envoyée à Paris : elle contient des « révélations » sur l’assassinat de Claude Erignac. Sur ce document, classifié, nous pouvons lire : « De plusieurs rencontres avec des personnes habituellement fiables et des recoupements au cours des semaines passées, il ressort un certain nombre d’éléments relatifs au réseau sur l’île. De plus, un individu a fait des révélations sur l’affaire de l’assassinat ».
Suivent neuf pages dans lesquelles les gendarmes détaillent le « réseau Pasqua » en Corse. Nom après nom. À côté de certains noms, comme ceux correspondant à l’ancien préfet du Var, Jean-Charles Marchiani, ou à l’homme d’affaires spécialisé dans les jeux, Michel Tomi, on remarque la lettre « a ». « Selon l’informateur, toutes les personnes désignées par (a) seraient des commanditaires de l’assassinat Erignac », précise la note d’information, juste avant de révéler : « L’auteur du crime est un individu surnommé trois doigts ». Les militaires s’expriment à l’indicatif. En ce juillet 1998, ils sont visiblement sûrs de leur information : « Il s’agit d’un Français qui dirige une équipe (…) au service du RPR et en particulier de Pasqua depuis longtemps. Cet homme aurait déjà agi en Corse pour commettre des actions violentes et aurait été vu sur l’île avant l’assassinat ». Et les gendarmes de lister « plusieurs individus » répondant au « surnom de trois doigts ».
Haro sur le réseau Pasqua
La note d’informations des gendarmes nous éclaire aussi sur les motivations qui auraient amené le « réseau Pasqua » à assassiner le préfet Claude Erignac.
« Il semblerait qu’à l’origine de toute cette affaire, hors les raisons évoquées quant à une lutte d’influence dans les milieux nationalistes, ce réseau s’intéresserait à l’édification, entre autres, d’un complexe hôtelier très important sur la plaine orientale entre Ghisonaccia et Aleria ».
Les gendarmes en sont persuadés. « À l’heure actuelle, le préfet Bonnet qui applique inexorablement les directives gouvernementales et met en danger le réseau ci-dessus ferait l’objet d’un contrat ».
Aujourd’hui, nous savons que l’indic des gendarmes n’était pas le « bon tuyau ». Le bon informateur se confia uniquement à Bernard Bonnet. En réalité, le préfet Bonnet a disposé de deux sources. L’une, qu’il a dénommée Corte et l’autre, qui est un responsable agricole du Sud de l’île. C’est lui le premier à se manifester. Le 20 juin 1998, dans le bureau du préfet à Ajaccio, il balance un nom. Dix jours plus tard, un autre informateur approche le préfet. C’est Corte. Au fil de différents entretiens qu’il a avec le préfet Bonnet entre fin juin 1998 et avril 1999, Corte fait plusieurs noms. Le 25 septembre 1998, Corte donne le nom de (Alain) Ferrandi « en m’assurant qu’il est le chef opérationnel du commando », se souvient l’ancien préfet de Corse.
Il faut bien admettre que les Renseignements généraux n’ont pas reconnu opportun de trop s’attarder sur les informations recueillies par le préfet. En décembre 1998, dans une note blanche du directeur régional des RG de Corse on peut lire : « L’activité publique d’Alain Ferrandi est aujourd’hui totalement éteinte. Il semble vivre une vie rangée avec sa femme Jeanne et son enfant ».
En réalité, Alain Ferrandi était très actif. C’est lui qui dirige le commando, le soir du 6 février 1998. Le renseignement de Corte était exact. En revanche, « Corte ne m’a jamais révélé qui avait tiré sur le préfet Erignac », précise l’ancien préfet.
Mais quelles sont donc les raisons qui ont poussé deux informateurs à approcher l’ancien préfet de Corse ? Le premier était un homme proche du leader nationaliste François Santoni, qui était en rupture avec la « Cuncolta naziunalista ». La principale organisation nationaliste avait en effet fait allégeance à Charles Pieri, à l’époque l’homme fort du Nord de l’île, en écartant Santoni. Ce dernier aurait donc espéré que « la répression de l’Etat français » puisse s’abattre sur ses anciens compagnons en déstabilisant le mouvement politique qui l’avait écarté…
Sibyllin, François Santoni avait commenté ainsi l’assassinat du préfet : « Le commando Erignac ce ne sont que des hommes de main, je suis convaincu qu’ils ont été manipulés, instrumentalisés par l’intermédiaire de membres de leur propre groupe et qu’on peut appeler les penseurs de l’acte, eux-mêmes actionnés par les vrais concepteurs ».
Des tuyaux très orientés
Le deuxième informateur qui approche Bernard Bonnet est Corte. A-t-il agi de son propre chef, ou bien était-il l’émissaire de quelqu’un ? Et dans quel but ?
« Corte un émissaire ? L’hypothèse est probable », nous explique aujourd’hui l’ancien préfet Bernard Bonnet. « Corte est un ancien terroriste du FLNC, rien d’étonnant qu’il se soit consulté avec des responsables du mouvement de Haute-Corse avant de venir me voir ». Dans quel but ? « La majorité des nationalistes, comme tous les corsistes, espéraient une plus large autonomie. Or, Corte m’a toujours affirmé que Lionel Jospin, alors Premier ministre, n’aurait jamais concédé un nouveau statut à l’île tant que les assassins du préfet n’auraient pas été arrêtés. De là la nécessité, par d’autres composantes du mouvement nationaliste, de dénoncer le commando des indépendantistes dissidents qui refusaient tout dialogue avec l’Etat ».
L’ancien responsable du mouvement nationaliste, François Santoni, prétendait même que Corte avait été rémunéré pour sa mission. Dans son livre, A vous de juger, Bernard Bonnet expose aussi ses doutes : « N’étant plus assuré des raisons qui ont réellement déterminé Corte à me livrer les noms des assassins, je ne peux toutefois exclure qu’il ait pu bénéficier, à mon insu, de fonds secrets ».
Des fonds qui auraient transité par Matignon… comme l’avait affirmé le leader nationaliste François Santoni, abattu à son tour en août 2001 ? En Corse il n’y a pas de secrets, uniquement des mystères.
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