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Angoulême se débarrasse de ses pauvres

Guichet des posts / mardi 30 décembre 2008 par Bakounine

Un arrêté anti-pauvres réglemente la présence des « SDF » dans les rues du centre-ville d’Angoulême.

Ce texte a été écrit et nous a été envoyé par Bakounine, un lecteur attentif. Il a retenu l’attention de la rédaction de Bakchich, qui a décidé de le publier. Lire aussi les autres textes de Bakounine sur le site internet Revoltes.net.

Angoulême n’est pas une ville bien riche. Les ouvriers ou employés, ceux qui le sont encore, sont vernis à côté de leurs voisins qui ont perdu leur emploi dans la forte désindustrialisation subie ces dernières décennies. Petits salaires, chômage, précarité et RMI sont des points forts de l’économie locale. Le Conseil général de la Charente a été l’un des premiers en France à expérimenter le RSA bien avant que ce nouveau machin ne se fasse connaître. Le Conseil général de la Charente est proche de la cessation de paiement notamment en raison des montants versés au titre du RMI/RSA d’une part, et d’autre part de l’APA aux nombreux vieillards désargentés qui peuplent le département.

Et c’est dans ce biotope de pauvres que le maire légifère contre les nuisances dues aux plus pauvres ! As-tu entendu parler d’un arrêté qui réglementerait la présence des personnes soumises à l’ISF dans les rues du centre-ville de Neuilly ? La présence massive de sacs Vuitton devient insupportable et les riverains se plaignent des nuisances olfactives occasionnées par l’excessive concentration de Chanel N°5. Sans compter la prolifération des diamants, matière inflammable, qui augmente dangereusement les risques d’incendie.

Le quotidien Charente libre nous apprend que le texte de Philippe Lavaud, maire (socialiste), « reprend point par point celui que son prédécesseur UMP Philippe Mottet avait l’habitude de signer chaque début d’été depuis 2000. » On laisse à d’autres le soin de dire tout le mal que l’on pense de cette continuité politique.

Wikipédia nous apprend que monsieur Philippe Lavaud est « Vice-président de la commission […] de l’Économie sociale et solidaire, […] du Dialogue social du Conseil régional de Poitou-Charentes » (on peut rire si ça soulage). Les pauvres d’Angoulême ont bien de la chance ! Tu imagines ce qu’ils vivraient si leur maire n’était pas pétri d’un idéal social et solidaire axé sur le dialogue du même métal ?

Une succession d’interdictions

Au XXe siècle les socialistes ont eu un Jaurès dont les discours sont restés dans les mémoires. Eh bien lisons maintenant un socialiste moderne et rénovateur du XXIe siècle :

« Sont interdites toutes occupations abusives et prolongées des rues, accompagnées ou non de sollicitations ou quêtes à l’égard des passants, lorsqu’elles sont de nature à entraver la libre circulation des personnes ou bien de porter atteinte à la tranquillité et au bon ordre public. Est en outre interdite la station assise ou allongée lorsqu’elle constitue une entrave à la circulation. Enfin, la consommation de toute boisson alcoolisée est également prohibée, en dehors des cafés et restaurants ».

« Le regroupement des chiens même tenus en laisse et accompagnés de leurs maîtres est interdit. Le non-respect de cette disposition entraînera l’intervention de la fourrière canine aux frais des contrevenants ».

Charente libre observe que le texte, appliqué à la lettre, « risquerait de causer de gros ennuis aux SDF. » C’est bien de l’écrire mais c’est une analyse un peu limitée.

Prenons le paragraphe sur les chiens pour illustrer notre propos. Imagine que les maîtres des chiens « regroupés » sont Madame Jeanine, la veuve du pharmacien, qui tire trois roquets criards. Monsieur Gaston et ses deux caniches qui puent. Et puis Mademoiselle Fernande, l’ancienne institutrice au grand cœur, chez qui cinq chiens plus ou moins bâtards ont trouvé refuge. Tu crois que la police va faire intervenir la fourrière lors de leur (longue) discussion dans la rue au sujet du temps qui n’est plus de saison que la pauvre Madame Isabelle en est encore au lit avec la bronchite ? Même si les chiens sont d’humeur follement aboyeuse ? Même si le trois-quart berger allemand de Mademoiselle Fernande souhaite bouffer les deux caniches en dessert après une douzaine de passants en plat de résistance ?

Tu crois que Mademoiselle Fernande pourrait se faire tonfer à donf ? Tu crois que Monsieur Gaston pourrait prendre trois mois fermes pour outrage et rébellion ? Tu crois que Madame Jeanine pourrait hériter de trois ans de mise à l’épreuve avec ses cent-vingt heures de TIG (travail d’intérêt général) ?

Si je te sens, aimable lecteur, un tantinet dubitatif, c’est qu’ici la loi est conçue ouvertement pour ne s’appliquer qu’à certains de nos concitoyens. C’est encore pire que l’inégalité devant la loi illustrée par La Fontaine (selon que vous serez puissant ou misérable…) Peux-tu penser sérieusement que cela ne révolte pas les zonards victimes de cette discrimination flagrante ?

On continue l’analyse du texte « socialiste ». Un arrêté municipal a force de loi.

Jaurès est bien mort

Ici la loi est hypocrite. Pas un mot au sujet des cinquante mille lits supprimés en psychiatrie au cours des vingt dernières années. C’est un gauchiste qui écrit : « Malaise quand les premiers bâtiments qui ont été mobilisés pour des places de stabilisation sont d’anciens pavillons de psychiatrie désaffectés… Ceux qui pour une part sont à la rue, quand ils auraient nécessité une hospitalisation dans un service de santé mentale, se retrouvent des années plus tard dans les anciens hospices, avec les soins en moins… » (Martin Hirsch)

Pas un mot sur la pénurie de places en accueil d’urgence. C’est un terroriste anarcho-autonome d’ultrahypergauche qui râle contre les refus répétés du 115 : « Malaise quand, après avoir maraudé avec le SAMU social, on constate encore qu’on refuse un hébergement à des personnes à la rue qui veulent se mettre à l’abri, faute de disponibilité. » (Martin Hirsch, idem)

Pas un mot sur les porcheries d’accueil d’urgence, sur un système ubuesque ou sur le rocher de Sisyphe des travailleurs sociaux. C’est la Cour des comptes, ce repaire de couteaux entre les dents, qui écrit : « Les obstacles à l’accès aux droits sont autant, et même davantage, liés aux défaillances politiques et institutionnelles qu’aux facteurs de vulnérabilité des personnes concernées ».

Ici la loi est hypocrite. Pas un mot sur une politique qui encourage le pourrissement de la situation. Il faut des épouvantails dans les rues. Il faut des morts dans les journaux. Il faut faire peur pour que les autres acceptent. De bosser pour des cacahuètes. Le retour à l’état social du XVIIIe siècle. Les suicidés au travail « trop fragiles ». Toutes les indignités imaginables et inimaginables. « La société est une société d’oppression et de gestion des limites de l’acceptable. Elle ne tient pas à soulager la souffrance des personnes sans-abri, mais avant tout à mettre en scène une leçon de moralité publique. » (Patrick Declerck)

Pas un mot sur les 18-25 ans, qui n’ont plus droit à l’ASE, aide sociale à l’enfance, et pas encore droit au RMI. Pas le moindre mot sur tous ces gosses qui n’ont pas de famille et sortent sans parachute de foyers éducatifs ou de familles d’accueil.

Pas un mot sur la difficulté à trouver un emploi même maigrement rémunéré.

Pas un mot sur le mal-logement ou sur la crise du logement.

Dans un arrêté anti-pauvres, il faudrait aussi évoquer les étrangers avec ou sans papiers, les saisonniers et précaires, les chômeurs, les expulsés, les femmes battues, les errants, les anciens taulards, les vieillards qui se cachent pour faire les poubelles le soir.

Philippe Lavaud, maire « socialiste » d’Angoulême, n’a pas un mot pour tout cela…

Lire ou relire sur Bakchich.info :

Bakchich débute une série de papiers consacrés aux SDF (337 morts cette année contre 200 en 2007). Pourfendeur des idées reçues, Xavier Emmanuelli ne croit pas aux solutions éloignées du terrain.
« La maraude » est ce moment inespéré où les bénévoles viennent, à pieds ou en camionnette, à la rencontre des sans abris. Portraits !
Les intertitres sont de la rédaction de « Bakchich ».


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Forum

  • Angoulême se débarrasse de ses pauvres
    le samedi 3 janvier 2009 à 05:44, Patrick Marguillier a dit :

    Ca nous rappelle les tristes épisodes d’argenteuil quand le maire ump balançait ses produits repulsifs pour faire fuir les SDF

    Les UMP/Sarkozystes ont encore du mal à comprendre qu’un SDF c’est aussi un etre humain, pas juste un rat..

  • Angoulême se débarrasse de ses pauvres
    le vendredi 2 janvier 2009 à 17:12, Gédéon a dit :
    Ignoble cet arrêté ! Que fait la Madone du Poitou Charentes pour contrer cette ignominie ? A moins qu’elle considère que c’est le prix de la sécuritude.
  • Angoulême se débarrasse de ses pauvres
    le mercredi 31 décembre 2008 à 14:04, j’aime pas le festival de bédé d’angouleme a dit :

    angouleme est interdit d’investiisment pour cause de quasi faillite :

    les politiques font toujours pour les autres ce qu’ils devraient faire pour eux mêmes c’est paradoxal mais ça se vérifie tous les jours …

  • Angoulême se débarrasse de ses pauvres
    le mardi 30 décembre 2008 à 22:02, Joj a dit :

    Avant d’arriver à cette phrase, "Le retour à l’état social du XVIIIe siècle", j’avais pensé au "retour à l’état social du XIXè s.", c’est-à-dire la pauvreté extensive du libéralisme, la répartition des richesses en cale sèche, l’augmentation du temps de travail, la lutte contre le droit du travail, le retour des écoles privées, l’entretien du chômage pour imposer des salaires bas, la généralisation des emplois précaires, la précarisation des faibles, peut-être bientôt le travail des enfants, enfin l’enfermement ou l’exclusion.

    Réussir à faire passer des idées des années 20 - des années 1820 - pour des idées de la semaine prochaine, si ça peut convaincre.

    Être socialiste et consentir à ces idées “libérales” est au moins aussi fort.

  • Angoulême se débarrasse de ses pauvres
    le mardi 30 décembre 2008 à 21:16, annnieday a dit :
    En fait il y a sur Angoulême une association spécifique pour aider les SDF avec leurs chiens (la responsable est même nominée pour le prix des charentais de l’année !) et la mairie aide — en échange, les SDF dont les chiens sont agressifs suiventune formation. C’est dans le même journal mais il faut cliquer, sur la page index, le rectangle à droite qui n’a pas d’url. Dont acte !
    • Angoulême se débarrasse de ses pauvres
      le lundi 27 avril 2009 à 17:40, Nathalie MARCHAND a dit :
      En réponse à annieday. Il est vrai qu’il existe une association à Angoulême (l’Eclaircie) accueil de jour des SDF avec leurs chiens. Cette association a mis en place un projet d’accompagnement de ces propriétaires de chiens en partenariat avec une éducatrice canine. Je suis cette éducatrice canine mais si j’ai fait partie des 50 charentais de l’année 2008, je ne suis pas responsable de cette association. L’association Eclaircie, Oméga et moi-même avons rencontré tout récemment Mr LAVAUD, Maire d’Angoulême. Cette rencontre a été très constructive, nous avons rencontré un maire très au fait et très à l’écoute de la "problématique" des "SDF" et de leurs chiens. Il nous a demandé de lui présenter un projet qui prend en globalité le chien en milieu urbain et notamment les "SDF" et leurs compagnons. Sincèrement je ne crois pas que Mr LAVAUD ait jamais eu l’intention de "débarrasser Angoulême de ses pauvres". Si c’était le cas, il ne serait pas prêt (en sachant que le travail sera de longue haleine) à soutenir un projet (qui électoralement ne lui "rapportera" rien, les "SDF" votent rarement et les "bons citoyens" ne vont pas l’enscencer) qui vise à intégrer "nos pauvres" et leurs chiens.
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