« - Bon alors, tu as enfin vu le Tavernier ?
Oui, dans une des plus belles salles parisiennes, le Max Linder, avec de vrais spectateurs.
Et alors ?
C’est compliqué. Tatav est un cinéphile old school, pas un nerd qui a découvert le cinoche avec Luc Besson et John Woo, quelqu’un qui a l’amour du cinéma chevillé au corps. Je me rappelle l’avoir vu plusieurs fois dans des salles obscures du VIe arrondissement, présentant avec des trémolos dans la voix des chefs-d’œuvre de Grégory La Cava, Richard Fleisher ou Fritz Lang. Son savoir est encyclopédique - il est capable de citer le nom du beau-frère du perchman d’un polar oublié de 1937 - et son goût est très sûr. De plus, il a écrit deux livres, immenses, sur le cinéma américain. Un homme pareil, c’est simplement un ami.
Et son cinéma ?
C’est plus compliqué. Ce n’est pas parce que tu aimes passionnément le cinéma que tu es un bon cinéaste. Néanmoins, Tatav n’est pas manchot et il a signé quelques œuvres fortes comme L 627 ou Coup de torchon. Pour le reste, sa petite musique, ses (grosses) ficelles scénaristiques, sa volonté de dénoncer ou de faire passer des messages, son didactisme, son côté protestant chiant : tout cela me laisse de marbre et je n’ai pas beaucoup de sympathie pour Capitaine Conan, Un dimanche à la campagne ou Laissez-passer, sans parler de L’Appât et de sa morale à deux balles. Bref, c’est le plus souvent du cinéma de vieux, lourd, académique, parfait pour illustrer une soirée thématique sur Arte. Mais tu sais, c’est peut-être son amour du cinéma qui empêche Tavernier de faire de grands films : il reste dans l’illustration, dans l’enluminure. Mais comme il est malin, il s’entoure de très bons acteurs (Noiret, Rochefort, Galabru, Bruno Putzulu, oups, non pas lui) qui font 90% du boulot, mais il est incapable de faire naître une émotion, d’imposer une ambiance. De plus, je n’aime pas trop comment il filme les jeunes filles et je trouve La Passion Béatrice complaisant et vraiment dégueulasse, avec la pauvre Julie Delpy à poil dans la plupart des plans, sans aucune raison. Bref, Tatav, ce n’est vraiment pas ma tasse de thé.
Pourtant, une bonne partie de la critique l’encense à tous les coups.
C’est à cause de cette connerie de théorie de l’auteur. Tatav est un « Auteur » et chacun de ses films fait partie d’un grand tout, d’une ŒUVRE. Même Holy Lola, t’as qu’à voir.
Et Dans la brume électrique ? La critique est unanime, dithyrambique, et tu vas nous faire encore ta posture « seul contre tous ».
C’est juste pas possible, le grand n’importe quoi ! J’étais certain que le film commencerait avec un travelling horizontal sur un bayou, de la brume, et Tommy Lee Jones en voix-off. Et c’est exactement ça. Tu imagines le plan d’ouverture le plus attendu et Tatav le met en image ! De plus, c’est complètement repompé sur le début de No Country for old Men, avec les plans fixes sur le désert et le flow sublime de TLJ qui fait décoller la poésie de Cormac McCarthy… Mais les frères Coen font du cinéma, Tavernier ce qu’il peut… Et ce n’est que le début. Pour résumer, Dans la brume électrique, c’est Louis la brocante en Louisiane, Derrick dans le bayou.
Ouh là là, t’as pas pris ton suppo, toi. Tu t’énerves, tu m’énerves…
Écoute, pas un critique ne l’a relevé, mais le scénario du film est incompréhensible. TLJ recherche un serial killer en Louisiane, comme c’est original. Et il croise une poignée de suspects potentiels : une star de cinéma défoncée, un mafieux rondouillard mais tellement terrifiant, un vieux noir qui joue de la guitare (imagine le premier plan de Buddy Guy, grand bluesman devant l’éternel : sur sa véranda, en train de gratter sa guitare !), un flic à la retraite…
Mais là, tu critiques l’histoire. Sur l’affiche, il y a écrit « D’après le chef-d’œuvre de James Lee Burke ». Pas touche !
Mais c’est de qui cette citation ? Mr Marketing ? Le truc marrant de cette affiche, c’est que l’on essaie de nous faire gober la transmissibilité du génie. Le roman était un chef-d’œuvre, donc le film l’est aussi. Écoute, je n’ai pas lu le bouquin, mais le film n’a ni queue, ni tête. Quels sont les rapports entre le mafieux obèse, le flic à la retraite, l’homme d’affaires, la star de ciné ? À la décharge de Tavernier, il a rencontré de nombreux problèmes avec Tommy Lee Jones, avec la production et il a peut-être perdu le contrôle du montage, même s’il assure le contraire. D’ailleurs, il existe deux versions, la française et l’américaine, directement exploitée en DVD aux États-Unis, qui fait quinze minutes de moins. C’est peut-être pour cela que Burke a écrit une série de voix-off explicative (torchée en deux heures, d’après Tatav, je comprends mieux). À chaque fois, TLJ commente ce qu’il vient de faire, ce qu’il est en train de faire ou ce qu’il va faire. C’est comme dans « Capital » sur M6, on « cloute le sonore » (c’est comme ça que l’on dit) pour être sûr de bien se faire comprendre. Enfin, ici, c’est peut-être pour résumer l’action au malheureux spectateur, en pleine léthargie.
J’ai compris, c’est un remake du Grand sommeil !
T’es marrant, toi.
Moins que toi. D’autres vacheries à balancer ?
Oui. S’il est incapable de raconter correctement l’enquête de son héros Dave Robicheaux, Tavernier aurait pu soigner l’ambiance de cette Louisiane post-Katrina, avec ses bayous, ses maisons écroulées, ses morts-vivants. C’est une nouvelle fois le chef-op Bruno De Keyser, un collaborateur de Tatav, qui s’y colle et le résultat est d’une laideur absolue. Même Walter Hill, pas vraiment un cador, arrivait à faire des bayous en enfer dans le très puissant Sans retour. Tavernier aime le cinéma, mais il filme télévision, sans génie, ni émotion. Il fait bouger sa caméra dans tous les sens, mais il n’y a pas de cinéma là-dedans. Il y en a plus dans cinq minutes de Sur écoute (ma série préférée, The Wire en V.O.) qu’en deux heures de Brume électrique.
Il y a quand même une pléiade de superbes acteurs.
Point fort du cinéma de Tavernier, les acteurs ne sont ici pas très convaincants. Qui peut croire à Peter Sarsgaard, avec 15 kilos en trop, en vedette de cinéma ? John Goodman en fait des tonnes en malfaisant dégoulinant, Ned Beatty, un des héros de Délivrance, n’existe pas, et Tommy Lee Jones, semble peu concerné. Est-ce que Tavernier est capable de juger l’accent, l’intonation d’acteurs américains, est-ce que l’on peut diriger TLJ ? Seule Mary Steenburgen, avec sa compassion et son air fatigué, est renversante. Je voulais également parler de la fin du film. Alors là, c’est le pompon. Pendant deux heures, Tavernier entremêle passé et présent, joue avec les fantômes d’un autre temps pour évoquer le Mal, le racisme. Pour terminer sur une pirouette narrative, il conclut avec un gros plan sur une photo. Et c’est EXACTEMENT le même plan que dans Shining de Kubrick. Ce n’est plus de la citation, c’est juste du vol.
Bon, pour résumer, t’as pas aimé ?
On peut le dire comme ça. »
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