Claude Allègre est un vieux monsieur qui, inquiet sans doute de sombrer dans l’oubli, écrit et dit un peu tout et n’importe quoi pourvu que l’on parle de lui et, pourquoi se priver, ça marche. Denis Baupin se voit offrir une tribune dans Libération, qui ne se refuserait pas à ce qu’on dit, pour répondre à une énième tribune du sieur Allègre. Difficile, à la lecture de ce texte, de considérer que Denis fasse la promotion de l’écologie et que ses arguments sont valables.
Denis, le sens de la mesure
Utiliser le terme de négationniste est hors sujet quand il s’agit de dérèglement climatique et devrait discréditer le propos de celui ou celle qui en fait usage. Les mots ont un sens, et en l’occurrence, Claude Allègre a, d’une part, précisé son point de vue [1] et, d’autre part, ne s’attaque pas à des faits indubitablement établis.
Car si le GIEC conclut en effet qu’il y a plus de 90 % de chance que le dérèglement climatique soit la conséquence des activités humaines, il ne dit pas 100 %.
90 % de probabilité n’étant pas 100%, la science toujours en mouvement comme la Terre qui finalement tourne, les débats sur la fiabilité des modèles théoriques utilisés doivent rester ouverts, et les Allègre - même minoritaires - non diabolisés. Car ces modèles et les résultats qu’ils produisent ont en effet des conséquences sur les choix économiques des Etats, ou structurent des programmes électoraux : ils ont donc un impact potentiel sur la vie de millions de personnes. La science instrumentalisée et confisquée par les politiques est susceptible de ne pas donner que d’excellents résultats …
On peut bien sûr tout à fait considérer Allègre comme un casse-pied, un vieux con ou un type à côté de la plaque. Le fait que 27 % de Français sondés souhaitaient encore récemment son entrée dans le gouvernement, ou qu’en 2008 (seulement) 65% des enquêtés considéraient le réchauffement climatique comme un « phénomène certain » (fichier à télécharger ici), devraient quand même amener Denis et ses amis à s’interroger sur l’efficacité de leurs discours, postures et sens de la formule depuis de nombreuses années. Si être aussi finement « contre Allègre », c’est être contre quelques millions de Français qui, peut-être, aimeraient sincèrement changer leurs comportements et modes de vie, l’efficacité politique est douteuse et le propos sans aucun rapport avec une supposée conviction écologique.
Emancipation, mon œil
« Notre écologie s’appuie sur l’innovation et les technologies modernes, mais en privilégiant celles qui accroissent l’autonomie des gens, qui émancipent au lieu d’asservir », nous vend Denis. Bravo, mais s’il est facile de taper via Libération sur un sulfureux mastodonte médiatique, il conviendrait tout de même d’expliquer au lecteur, Denis, à qui vous empruntez vos brillantes formules, et comment vous les déclinez en un véritable programme politique.
En l’occurrence, l’autonomie et l’émancipation viennent d’Amartya Sen, économiste et principal contributeur à l’indice de développement humain (IDH), auteur d’une des pensées les plus aiguës et abouties en matière de développement humain. La page wikipédia accessible ici et le concept de capabilité évoqué fourniront un premier aperçu au lecteur de Bakchich curieux d’en savoir plus.
Les électeurs et lecteurs, ainsi informés par vos soins Denis, pourraient donc être en mesure d’être réellement émancipés. Sauf si, bien sûr, l’important, c’est la fides implicita qui vous met à l’abri du contrôle de ceux qui n’ont pas la connaissance, et non la production individuelle d’opinion politique. Je n’ose en tout cas imaginer que c’est le fait que Sarkozy l’ait déjà sollicité qui vous empêche de le mentionner.
Les premiers seront les derniers, et les derniers les premiers. Ou pas.
Puisque nous avons rendu à César ce qui est à César, l’autonomie et l’émancipation à Sen donc, examinons maintenant cette délicieuse formule utilisée par Denis : « Mais ne nous laissons pas leurrer par les nouveaux convertis ».
Passons rapidement sur l’utilisation du terme « convertis », dont le champ lexical d’emprunt dit beaucoup, pour nous concentrer sur cette idée de grisbi qu’il conviendrait de ne pas toucher, s’il te plaît, toi l’écolo qui a vu la lumière bien après moi.
Si le développement durable et l’écologie sont fondés sur l’innovation, au moins des mots et formules marketing à ce stade comme le rappellent les tribunes de Denis et Claude, il est important d’identifier les conservateurs, c’est-à-dire ceux accrochés comme des bernicles à leur (petit) rocher, ayant tout intérêt à ce que rien ne change, à ce que tout aille sans dire. Sur ce volet, Denis et Claude ont, à n’en pas douter, de nombreux points communs.
NB : On trouvera par ailleurs sur le site de Libération deux autres salves anti-Allègre (il fait vendre, le bougre) aussi peu pertinentes.
L’une présentant de façon caricaturale la célèbre main invisible appliquée au marché des émissions de CO2, caricaturale car ignorant complètement que les marchés libres n’existent pas, les États intervenant systématiquement pour protéger les industries nationales, exonérer aussi systématiquement les gros pollueurs.
L’autre attribuant à la philosophie des Lumières le scientisme, erreur historique assez conséquente (comme le rappelle certains commentateurs, d’ailleurs).





