Hillary Clinton a terminé sa course pour la Maison-Blanche comme elle l’a commencée : dans l’arrogance. En refusant d’admettre, le 3 juin au soir, qu’elle avait été battue et alors même que les médias clamaient à l’unisson que Barack Obama comptait dorénavant un nombre plus que suffisant de délégués pour décrocher l’investiture des Démocrates, elle a offert un contraste saisissant avec la prestation télévisée de son rival. Comme l’a écrit avec stupeur le Washington Post au sujet de cette soirée électorale, Hillary a prononcé « un discours de vainqueur » tandis qu’Obama a consacré une importante partie de son allocution à rendre hommage à son ancienne adversaire.
Même si la victoire du sénateur de l’Illinois semblait acquise depuis plusieurs semaines, il ne faut pas sous-estimer son exploit. En octobre dernier, Hillary était donnée gagnante. Haut la main. Elle a commencé sa campagne avec un trésor de guerre de plus de 100 millions de dollars et le soutien des caciques du Parti Démocrate. Forte de l’aura que lui conférait sa victoire annoncée par les médias, elle a snobé les conférences de presse et les questions des journalistes, les privant ainsi de ces remarques « improvisées » qui donnent du piment à une campagne. À la place, elle a préféré jouer les distantes, poser pour des prises de vues la mettant en scène de façon artificielle et prononcer des discours d’une manière guindée et pompeuse. À force, elle a fini par projeter d’elle une image d’une froideur insondable, au point de mériter le sobriquet de « Reine de glace ». Un mauvais point quand on prétend briguer la Maison-Blanche.
Début du déclin lors du caucus de l’Iowa
La campagne d’Hillary Clinton a amorcé son lent déclin lors du caucus de l’Iowa, le 3 janvier 2008, lorsqu’elle a été humiliée par un Noir presque inconnu du grand public. Hillary était alors arrivée en troisième position derrière Obama, le gagnant, et le millionnaire populiste John Edwards, qui a fini en seconde position.
Pour l’emporter cinq jours plus tard lors de la primaire du New Hampshire, elle s’est faite passer pour la victime d’une conjuration de machos ligués contre elle. Sans pudeur aucune, elle a même fait semblant de craquer devant les caméras de télévision, pleurnichages à l’appui. Une stratégie payante puisqu’elle l’a emporté dans le New Hampshire grâce aux femmes. Mais cette posture est gagnante à court terme seulement.
Hillary comptait sur le Super Mardi du 5 février, où 24 Etats votaient le même jour, choisissant 52 % des délégués élus, pour définitivement régler son compte à Barack Obama et mettre un terme à la compétition. Hélas pour elle, il n’en fut rien. Pire, elle a payé les pots cassés de sa mauvaise stratégie de campagne, qui a commencé très tôt, puisqu’elle s’est déclarée candidate en janvier 2007.
Dès le début, Hillary a choisi de consacrer ses ressources financières et son temps exclusivement aux primaires organisées dans les gros Etats, ignorant les caucus des Etats plus modestes. Fort prodigue, elle n’a pas hésité à surpayer ses consultants et ses sondeurs privés, à s’offrir (à elle et à son staff) des hôtels quatre étoiles et des billets d’avion en première classe. Résultat, au lendemain de la primaire du New Hampshire, Hillary Clinton s’est retrouvée à court d’argent et n’a pas pu faire campagne dans les 24 Etats se prononçant lors du Super Mardi, par exemple en finançant des spots publicitaires dans chacun d’entre eux. Mauvaise pioche, car dès le début 2007, Barack Obama avait, lui, pris le soin d’y envoyer des organisateurs de terrain, certes mal payés, mais qui ont su mobiliser une armée de volontaires enthousiastes sur place.
Erreur sur erreur
Autre grosse erreur de campagne d’Hillary Clinton : jouer avec son Bill de mari la carte raciale contre le sénateur métis de l’Illinois. Elle a fini en arroseuse-arrosée car elle n’a pas prévu que cette basse tactique aurait pour effet de rassembler derrière Obama la quasi-totalité des électeurs noirs. Au début de la campagne, ces derniers avaient pourtant tendance à préférer les Clinton et doutaient des chances de succès d’Obama.
Le maniement de la carte raciale a également eu pour conséquence de provoquer un haut-le-cœur généralisé tant au sein des progressistes que dans les chaumières de monsieur-tout-le-monde. Les sondages montraient en effet que la grande majorité des Américains croyaient au « fair-play » dans cette campagne. Sans surprise, ils ont estimé qu’Hillary était bien déloyale sur ce coup. « Déloyale » et « Reine de glace », cela fait beaucoup pour une même candidate qui a, de surcroît, multiplié les mensonges, les complaisances en tous genres et cautionné les gaffes à répétition de Bill.
Mais l’erreur fatale de la favorite de l’establishment démocrate est ailleurs : son vote au Sénat, en 2002, en faveur de l’invasion de l’Irak qui lui est retourné comme un boomerang dans la figure six ans plus tard. C’est justement à cause de ce vote que Barack Obama, opposé à cette guerre depuis 2002, a pu non seulement entrer dans la course à l’investiture, mais en plus prendre racine dans le terreau fertile d’un parti démocrate haïssant la politique irakienne du président Bush. La constance anti-guerre d’Obama lui a également permis de récolter par internet des sommes abyssales d’argent pour sa campagne. Cela, Hillary ne l’avait même pas vu venir.
Mauvaise perdante
Mais au lieu de s’incliner, le 3 juin au soir, devant la victoire d’Obama et de travailler de concert avec lui pour unifier le Parti Démocrate sans rancune ni concessions, elle a exigé une réunion en tête-à-tête. D’ores et déjà, les tractations s’annoncent difficiles tant les égos d’Hillary et de Bill sont disproportionnés. En comparaison, négocier avec le Russe Vladimir Poutine ou l’Iranien Ahmadinejad relève d’une partie de plaisir ! Et c’est la raison pour laquelle Obama ne peut pas accepter Hillary à ses côtés, comme candidate à la vice-présidence.
Après le discours guerrier et menaçant qu’elle a prononcé le 3 juin, et son refus obstiné de reconnaître sa défaite, le candidat démocrate à la présidentielle n’a plus le choix : il doit se montrer fort et résistant, se positionner comme un leader qui sait mener sa barque sans céder au chantage. Pour entrer à la Maison-Blanche, il ne pourra pas se permettre de jouer les paillassons des Clinton et encore moins composer un ménage à trois avec eux s’il venait à gagner en novembre prochain.
« La vice-présidence n’est qu’un pichet d’urine tiède »
Aux Etats-Unis, le poste de vice-président n’est doté d’aucun pouvoir constitutionnel. Le Texan et premier vice-président de Franklin D. Roosevelt, John Nance Garner, définissait cette fonction en ces termes poétiques : « la vice-présidence n’est qu’un pichet d’urine tiède. » Un second couteau en quelques sortes, à qui le président en exercice fait parfois, mais pas toujours, l’honneur de laisser quelques miettes. En dépit de ce fondamental de la politique américaine, Hillary trépigne et exige une vice-présidence forte, à la Dick Cheney. Presque un gouvernement de coalition entre elle et Obama. Ce qui semble exclu pour ce dernier. Il sait en effet pertinemment qu’Hillary a la ferme intention de se représenter plus tard à la présidentielle et qu’elle n’acceptera jamais de jouer les vice-présidentes fantôme à ses côtés. Comme l’a très bien rapporté l’excellent Howard Fineman du magazine Newsweek, Obama est au mieux prêt à flatter l’ego d’Hillary en lui offrant publiquement la vice-présidence à la condition express qu’elle la refuse. Le « ticket de rêve » Obama-Clinton ne verra donc jamais le jour.
Les Républicains boivent du petit-lait
Quelques heures avant la fermeture des bureaux de vote dans le Montana et le Dakota du Sud le 3 juin (c’étaient les dernières primaires démocrates), le Parti Républicain avait déjà commencé à distribuer une vidéo exploitant la guerre fratricide entre les deux anciens candidats démocrates à l’investiture présidentielle. Au programme des réjouissances : un montage d’images d’Hillary mettant en doute la capacité d’Obama à être le commandant en chef des Armées, et donc d’assurer la sécurité nationale. Et l’on sait très bien que les images d’Hillary tenant d’autres vilains propos sur Obama sont légion et que les Républicains les ressortiront le moment venu. Autant de raisons qui conforteront Obama de ne jamais composer un ticket avec Hillary. De toutes les manières, aux Etats-Unis, personne ne vote pour un vice-président mais uniquement pour un président. Si la question de la vice-présidence fascine les médias, son poids électoral est dérisoire. Et si Obama pense qu’il ne peut pas entrer à la Maison-Blanche sans elle, autant dire qu’il a perdu d’avance.
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