C’est un beau café qui fait l’angle de l’avenue de Pékin et du chemin des crêtes, fermé depuis des lustres, il vient de rouvrir ses portes pour se transformer en local de campagne du « candidat indépendant A. Bouteflika », juste en face de la Présidence à El Mouradia.
Briguant un troisième mandat, c’est là que le Président sortant/rentrant, est censé travailler.
Trois, c’est également le nombre de barrages qui encerclent la Présidence depuis les attentats kamikaze contre le Palais du gouvernement, contre la représentation des Nations-Unies en 2007, l’isolant du peuple aujourd’hui appelé, supplié dirais-je même à se rendre aux urnes.
Mon beau café se trouve juste en face du premier barrage de barrière qui interdit l’accès à la rue Shakespeare, seule rue qui emmène d’El Mouradia à Hydra, El Biar ou encore vers Bir Mourad Raïs, 500 mètres plus haut un deuxième barrage interdit le même accès en sens inverse.
Le troisième barrage se trouve derrière la Présidence, le long de l’école primaire mitoyenne des murs présidentiels où tous les matins, les enfants sont accueillis comme s’ils allaient en caserne par des flics kalash aux poings.
En vérité, tout le quartier est truffé de barrages, de caméras de surveillance et cette zone est même interdite aux motos, la rumeur croit savoir que le prochain kamikaze arrivera chevauchant une moto. Mais mon beau café est à la fête depuis l’ouverture de la campagne électorale, il diffuse avec l’énergie du désespoir des chansons furieusement patriotiques, en arabe et en kabyle, et il affirme « El Mouradia vote Bouteflika » quand ce n’est pas « Alger vote Bouteflika ».
Boutef est partout
Bouteflika est de partout. Le premier jour, posée sur le trottoir, une galerie de portraits le montrait dans ses œuvres aux côtés du président Lula, entre Kouchner et Sarkozy, souriant à la présidente de l’Argentine Cristina Kirchner. Autant de témoins de chair et d’os du grand « retour de l’Algérie dans le concert des nations », retour porté par le Président comme une subtile différence d’avec « certains généraux » qui n’osent même sortir leurs passeports de crainte de se retrouver dans un vulgaire tribunal. Le lendemain pourtant, changement de programme, des photos d’actualité en couleurs, la galerie est passée au noir et blanc et plonge dans le passé. Le cheveu sombre, et touffu, la moustache d’importance, il commande à la naissance d’une nation d’abord aux côtés du premier président de l’Algérie, Ahmed Ben Bella recevant Tito en col mao, puis aux côtés de Boumediene en burnous, maigre et efflanqué.
Du col mao au burnous en cigare, Boutef demeure jeune et immortel
Du col mao au burnous cigare, il est entre temps devenu ministre des Affaires étrangères et reçoit avec le colonel Boumediene, tantôt assis, tantôt debout mais toujours l’œil aux aguets, il fixe l’objectif pendant que Boumediene, la mine sévère, snobe l’appareil. D’Anouar Sadate à Tito, Bouteflika en sa galerie est un survivant. De 1962 à nos jours, il savoure sa revanche, zappé du pouvoir après la mort de Boumediene, une cour des comptes aux trousses, il avait été porté disparu avant de revenir aux affaires en Président. On le voit assis à quelques chaises de celui qui allait devenir le Président Chadli au Congrès du parti, unique alors, le FLN, juste après la mort de Boumediene, en 79, lors duquel il sera interdit de la succession dont il s’espérait l’héritier quasi-naturel. L’homme a vécu. En passant de la couleur au noir et blanc, d’aujourd’hui à hier, des années 2000 aux années 60, il y a comme un refus du temps qui passe, qu’on se le dise : Bouteflika est jeune et immortel.
Fondateur de la Nation, sauveur de la Nation, il promet aujourd’hui une « Algérie forte et sereine. » Pour l’instant il fait seulement rire une jeune fille qui s’esclaffe tout étonnée en direction de sa copine : « regarde, regarde Bouteflika quand il était jeune ». « Trop vieux pour un troisième mandat. Reposez-vous », conseille sobrement une main anonyme sur le grand registre censé recueillir la voix du peuple passant par mon beau café. Noyé parmi les autres messages de félicitations et de remerciements, il est ici tel un intrus et pendant que je cueille ma perle du jour, je ne sais pas que cet homme qui s’approche dans son magnifique costume, cravate, chemise blanche va m’en offrir une autre. D’abord, il m’encourage à écrire à mon tour un message. Lui avouant mon incompétence, il me suggère : « lis et copies ce qu’ont écrit les autres, de toute manière, perdants ou gagnants, nous serons les vainqueurs. » Cyniques et pleins de bonhomie, les supporters du président sont ainsi et ils ne m’en voudront même pas de garder ma voix, je ne suis d’ailleurs même pas sûre qu’ils prendront la peine de donner la leur.
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