En février dernier, Bernard Kouchner entamait sa tournée latino-américaine par une rencontre avec le président vénézuélien, Hugo Chavez, avant de se rendre chez le président colombien, Alvaro Uribe, le lendemain. Les deux chefs d’États sont des frères ennemis qui se détestent cordialement. Un détail qui n’a pas échappé pas à la susceptibilité d’Uribe. Si le ministre français avait reçu un accueil chaleureux à Caracas, il en fut autrement de l’autre côté de la frontière. Sa suggestion de privilégier la piste Chavez pour négocier avec les Farc avait en effet jeté un froid, compte tenu de la crise aiguë entre la Colombie et le Vénézuela. Puis la rencontre avait carrément tourné au vinaigre à peine l’expression « accord humanitaire » sortie de la bouche de Bernard Kouchner. Lapidaire, Alvaro Uribe aurait ainsi froidement mis fin à l’entretien.
Du coup, la seconde édition du road show de Kouchner en Amérique Latine, en ce début de semaine, passe par la Colombie avant de rejoindre l’Équateur et le Venezuela. Comme ça, pas de jaloux. « Le ministre réévaluera la situation des otages avec les trois chefs d’État et évoquera l’urgence d’une solution humanitaire », annonce, empreint de flou diplomatique, le communiqué du Quai d’Orsay . Mais bon, jeudi soir, Sarkozy a dit à la télé qu’il ne « renoncerait pas » à obtenir la libération d’Ingrid, après le raté du début du mois d’avril, et a encouragé Chavez à continuer à « s’investir » dans ce sens.
Contact rompu avec les Farc
Aussitôt dit, aussitôt fait, Kouchner débarque dans la région pour reprendre langue avec les acteurs officiels du dossier et tâter le pouls du statu quo. Sauf que le président Uribe a clairement déclaré dans la presse colombienne qu’il s’oppose à la médiation de Chavez. Ce dernier a révélé lors de sa dernière émission TV dominicale « Alo Presidente » que son carnet d’adresses Farc n’est plus. Depuis le 1er mars, date de la mort du numéro 2 de cette guérilla, Raul Reyes, « nous avons perdu le contact que nous avions établi avec les Farc ».
Momentanément donc, la piste Chavez est impraticable. Ce qui complique la tâche de Kouchner, vu que le remplaçant de Raul Reyes, Ivan Marquez, exige la médiation de Chavez. Il a brisé le silence ce week-end en déclarant au secrétaire général du parti communiste argentin, qui pige pour le quotidien Perfil, que les possibilités de libérations unilatérales « sont pour l’instant closes ». Kouchner dispose donc d’une marge de manœuvre des plus limitées.
Pour ne rien arranger, les deux présidents traversent concomitamment une période délicate de leurs mandats. Chavez est accusé par le gouvernement Uribe de soutien politico-financier aux Farc. Les preuves seraient dans les trois ordinateurs de Reyes en cours d’authentification par Interpol. De son côté, Alvaro Uribe et son clan politique sont dans le viseur de la justice pour leurs liens présumés avec les paramilitaires d’extrême droite. C’est le scandale de la parapolitique, « l’hécatombe » comme le qualifie la presse : une trentaine de parlementaires pro-uribistes sous les verrous, le cousin germain du président incarcéré et le président sous le coup d’une enquête judiciaire.
On a donc du mal à comprendre que Kouchner avance couvert sur ce coup là. Ce n’est pas une visite diplomatique de fond mais de forme. Au cas où le dossier Ingrid Betancourt-Farc fâche, Kouchner a cette fois un plan B. Il parlera des « perspectives de coopération, notamment économique » du trio andin avec la France et l’Europe. De quoi ménager la chèvre et le chou.
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