Un jour, le Christ marcha sur les eaux sans y disparaître. Le Pen vient de fouler pareillement la dalle d’Argenteuil en état de miracle. En ce lieu chargé de symboles, interdit à son concurrent Sarkozy, pas une tomate musulmane sur son beau costume. Il pérore, tonitrue, déblatère à sa guise. Quelques passants sortis tout droit de l’immigration l’écoutent, lui serrent la main cordialement. Le voilà converti en aimable interlocuteur du matin. L’événement s’accomplit un Vendredi saint. Jour spécial pour ce Breton catholique. Puis, quelques heures plus tard, les radios annoncent le renvoi en correctionnelle de Jacques Attali, autrefois l’un des fondateurs de SOS-racisme, spécialement attaché à le perdre. La journée lui procure décidément un avant-goût de pain béni.
Quiconque refuse d’interpréter cette succession de béatitudes comme autre chose qu’un acte direct de la Grâce divine se condamne à en rechercher les causes ailleurs. Mais où donc, sinon dans l’analyse rationnelle ? Rude travail pour la presse en kiosques, devenue bien paresseuse comme tous ses copains dans l’audiovisuel.
À elle seule, l’hypothèse d’un coup d’audace improvisé par le prudentissime chef du Front National ne tient pas la route une seule seconde. Depuis ses lointains débuts, il n’avance qu’au calcul, à la manœuvre. Ses ennemis ne le comprirent qu’assez tard. Ils le paient aujourd’hui chèrement. Qui donc imagine vraiment l’Ogre de Saint-Cloud vert comme une pomme ce 6 avril à l’aube, avec entre les lèvres une plaisante proposition pour sa petite famille : « - ça vous dirait une ballade toute à l’heure dans une banlieue à risques vers Argenteuil ? »
Une tentation pareille n’existe pas dans la nature. Elle ne surgit qu’après un songe filtré par la critique intérieure, avec évaluation minutieuse des risques et des chances. Le moindre incident transformerait trop d’assurance en déroute. Le Pen connaît plutôt bien les petits commerçants, paysans, artisans, moyens et gros possédants. L’Islam des banlieues échappe à ses repères. Même si ses intuitions, souvent efficaces, lui ouvrent là comme ailleurs quelques lumières. Quant à y marcher tout seul ?
Dans un texte en d’autres temps célèbre, mais sans doute plus beaucoup lu depuis l’effondrement soviétique, Lénine enseignait : « la conscience politique de classe ne peut-être apportée à l’ouvrier que de l’extérieur ». En d’autres termes par des intellectuels bourgeois nés hors du prolétariat. Dans sa prescience, l’inoubliable barbichu ajoutait : « sans une dizaine de chefs de talents (les talents ne surgissent pas par centaines) éprouvés, professionnellement préparés et instruits par une longue pratique, parfaitement d’accord entre eux, aucune classe dans la société moderne ne peut mener résolument la lutte. » Le Front National présente aujourd’hui avec le peuple russe d’avant 1917 ce trait commun de ne posséder à travers les siens qu’une conscience obscure, vague, embryonnaire de lui-même. Son état-major de notables cossus, repus, valétudinaires mais satisfaits ne saurait lui fournir l’inspiration nécessaire aux coups hardis.
Le dynamique vieillard de Saint-Cloud lui-même prit d’ailleurs toujours grand soin d’en éloigner les têtes trop intelligentes. Comme tout vrai Sultan, il aime régner seul parmi les chaouchs. Lui-même ne se conçoit certes plus depuis longtemps comme un explosif social au cœur d’un système à abattre. La drague prodigieuse des fonds électoraux périodiques suffit à son bonheur. Elle lui tient lieu tout à la fois de stocks-options, caisse d’épargne et assurance-vie. Dans ce Mystère arrosé d’eau bénite, l’utilisation politique de l’Islam ne vient à l’esprit de personne. Le Pen, ça ne s’écrit pas comme Lyautey. Mais avec Marine, un esprit neuf flotte parfois dans la maison. En Alain Soral, elle y amène aussi un garçon cultivé de son âge.
Qualifiés d’ « essayiste » par la presse en kiosques dans ses moments de bienveillance, le personnage ne manque pas de ressources, ni de relief. Par ses origines, sa formation, il échappe à l’extrême-droite, à ses résidus sociaux, autant qu’un Lénine autrefois à la classe ouvrière. Comme militant, il débuta chez les communistes. Mais à l’inverse des anciens camarades plutôt amateurs de saucisses et de bière à la Fête de l’Humanité, il étudia sérieusement le marxisme. Une discipline intellectuelle encore utile quelques fois. Rien de commun avec Mme Marie-George Buffet, bientôt notre grand-mère à tous.
La société de connivences telle qu’elle fonctionne désormais chaque jour du CAC 40 à Catherine Nay, de Lagardère à Franz-Olivier Giesbert, de Chirac à Péan ou de Poivre d’Arvor à Trichet pour ne rien dire des miraculés de l’Express, des bazars du Point, ne laisse plus aucune chance à un marginal de cette qualité, aucun endroit où creuser son trou. Auprès de son ego colossal, celui d’un José Bové tient plutôt de la tourterelle. Étonnez-vous qu’il ait parcouru les banlieues à la recherche de la gloire pendant la campagne électorale pour les dernières européennes avec la liste Euro-Palestine ?
Là, en compagnie de Dieudonné, il tissa des réseaux toujours actifs. Utilisables, indispensables pour l’expédition d’Argenteuil. Mais ensuite, comment faire marcher ensemble sur le long terme, sémillantes beurettes et douairière duveteuses comme il s’en rencontre à Saint-Nicolas du Chardonnet ; afro-maghrébins élastiques sous leurs capuches et adolescents raides, bien rasés, genre nationaux catholiques ? L’extrême-droite ne ressemble plus qu’à un énorme tas de bois mort. Trop humide pour qu’il en sorte une flammèche. Trop sec pour qu’il en surgisse un bourgeon.
Le 21 avril, l’Ogre de Saint-Cloud souffla si puissamment dessus qu’il s’en élève un immense panache de cendres. « Un séisme », hurlèrent quelques millions d’idiots. Mais pour une floraison plus durable sur la dalle ? À vue de nez, que dalle !











