En pleine campagne présidentielle de 2004, le réalisateur Malek Bensmaïl réussissait un joli coup : suivre plusieurs jours durant et caméra au poing le candidat Ali Benflis, ex-Premier ministre et secrétaire général du parti du FLN. Soutenu par le chef d’état-major de l’armée de l’époque, le puissant général Mohamed Lamari, Ali Benflis avait tenu tête au président Abdelaziz Bouteflika lors d’une campagne où tous les coups étaient permis.
Si au terme d’un scrutin discutable Ali Benflis n’a reccueilli que 6,4% des voix (contre 85,1 % pour Bouteflika), un certain suspens a tout de même été entretenu par ce duel que les « décideurs » algériens n’avaient ni anticipé ni souhaité.
Et c’est justement cette parenthèse enchantée que Malek Bensmaïl est parvenu à capter dans son film. Las ! Ce dernier a été grossièrement censuré sur les chaînes de télévisions françaises du secteur public. Le Grand Jeu n’a jamais été diffusé sur la chaîne LCP-AN qui l’avait pourtant acheté et a été déprogrammé à deux reprises et à la dernière minute sur TV5 Monde.
Il convenait à l’époque de ne pas perturber les relations houleuses entre la France et l’Algérie qui connaissaient un nouvel (et temporaire) essor. Des décisions déplorables de la part de ces chaînes car Le Grand Jeu de Malek Bensmaïl est une belle leçon de politique algérienne. A déguster sans modération au travers de ces quatre extraits.
Ali Benflis à ses partisans : « Protégez vos voix ! »
Qu’elle semble loin l’époque où, en plein meeting électoral, Ali Benflis enjoignait ses partisans de « protéger » leur vote, anticipant un bourrage massif des urnes destiné à faire élire haut la main Abdelaziz Bouteflika. Ou dénonçait crûment l’argent public qui coule à flot pour encourager le clientélisme de notables locaux en faveur du président-candidat. Volatilisés également ces débats télévisés où « Si Abdelaziz » se faisait traiter en direct de « voleur » et de « momie » par des apprentis opposants qui ont depuis rejoint le gouvernement.
En 2009, Bouteflika a fait campagne seul. Les cinq autres candidats sensés lui servir d’alibi démocratique sont tellement inaudibles que la presse comme l’opinion publique les a surnommé « les lièvres ». Côté gros sous, c’est encore et toujours le candidat Bouteflika qui se taille la part du lion. Il est abondamment subventionné par le secteur privé que son frère, Saïd Bouteflika, véritable vice-président, a ramené dans le giron présidentiel.
Selon le général Mohamed Lamari, l’armée est neutre…
Comme en 1999, les « faiseurs de présidents », en l’occurrence les généraux qui ont dirigé le pays dans les années 90 (Mohamed Médiène, Mohamed Lamari, Larbi Belkheir…), avaient validé l’élection d’Abdelaziz Bouteflika à la tête de l’Etat algérien en 2004.
De son côté, le chef d’Etat-major de l’armée, le général Mohamed Lamari, avait clamé lors d’une conférence de presse que l’armée serait neutre dans ce scrutin et donné des gages de cette neutralité. Puis patatras boum boum ! Contre toute attente et beaucoup par vanité personnelle, ce même général décide de soutenir la candidature d’Ali Benflis. Mal lui en a pris…
In extrémis, le général Médiène, plus connu sous le pseudo de Tewfic, et patron de la Sécurité militaire (DRS), a penché pour Bouteflika qui sera réélu pour un second mandat. Isolé, Mohamed Lamari a « démissionné » de ses fonctions de chef d’état-major à peine trois mois après la réélection d’Abdelaziz Bouteflika…
La présidentielle de 2004 a permis de dégager deux principaux enseignements sur les jeux d’ombre qui caractérisent la politique algérienne. D’une part, Abdelaziz Bouteflika a réussi le tour de force de diviser l’omnipuissant appareil sécuritaire composé de l’armée (ANP) et de la Sécurité militaire (DRS) puisque les chefs de ces deux institutions n’ont pas soutenu le même candidat. D’autre part, la déroute de Mohamed Lamari qui s’est soldée par son éviction pure et simple de l’organigramme officiel de l’ANP montre que l’armée était de facto rentrée dans ses casernes depuis quelque temps déjà mais que sa tête pensante s’était bien gardée de le faire savoir autour d’elle. Ou pire, ne l’avait pas acté.
A ce titre, 2004 marque la fin du système découlant de la guerre d’Indépendance et voulant que les anciennes « wilayas de l’ALN » (Armée de libération nationale, le bras armé du FLN pendant la guerre de libération) faisaient une élection présidentielle. Mais la nature ayant horreur du vide, elles ont enfanté de wilayas étroitement contrôlées par le ministère de l’Intérieur. Et le DRS du général Médiène garde la main en matière de police politique…
La veuve Boumédiène et le « monarque absolu »
Dans le film de Malek Bensmaïl, la veuve du président Houari Boumediène qui a publiquement soutenu Ali Benflis, n’y va pas de main morte en qualifiant l’Algérie d’Abdelaziz Bouteflika de « monarchie absolue ».
Les résultats de l’élection présidentielle de 2004 lui donneront raison : Bouteflika a été élu avec un score à la soviétique supérieur à 85 %. C’est bien connu, l’homme qui refuse d’être un « demi-président » (une pique décochée à l’attention de ses parrains militaires au cours de son premier mandat) exige d’être « bien élu ».
Si un court suspens est intervenu en 2004 entre Abdelaziz Bouteflika et Ali Benflis, il n’en est rien en 2009. Le scrutin du 9 avril est tellement joué d’avance que les figurants habituels des élections (FFS, RCD…) n’ont même pas pris la peine de se présenter, préférant appeler au boycott de l’élection.
Certains n’ont pas eu cet éclat de lucidité à l’instar de Louisa Hanoune, la secrétaire générale du Parti des travailleurs. Sincère militante d’extrême-gauche, l’Arlette Laguilier algérienne avait voté « oui » à la révision de la Constitution de novembre 2008 du président Bouteflika qui a supprimé le nombre de mandats présidentiels dans le temps. Et se présente aujourd’hui contre le chef de l’Etat. Allez comprendre…
Si certains intellectuels, artistes ou journalistes ont protesté (mais peiné à se faire entendre faute de relais médiatiques de masse), deux personnalités politiques se sont fendues de lettres ouvertes disant tout le mal qu’elles pensent d’un président-à-vie : le général Rachid Benyelles, ancien chef d’état-major de la Marine et candidat malheureux à l’élection de 2004, ainsi que l’ancien président et général Liamine Zéroual que certains considèrent comme le seul homme d’Etat en réserve de la République.
Jour J : où sont passés les contrôleurs d’Ali Benflis ?
A entendre les hommes et les femmes politiques algériens toutes tendances confondues, le truquage des élections est un grand classique de la vie politique. Dans son Grand Jeu, Malek Bensmail démontre, preuve à l’appui, que la présidentielle de 2004 n’était pas aussi propre que ce que les observateurs internationaux ont affirmé.
Votant à Alger, le directeur de campagne d’Ali Benflis a pu constater que seuls des représentants du candidat Bouteflika contrôlaient son bureau de vote. Et celui d’à côté ! Ceux des autres candidats s’étaient mystérieusement volatilisés et les agents en civil présents en étaient mortifiés au point de vouloir empêcher le tournage.
En 2009, l’enjeu n’est pas tant le score d’Abdelaziz Bouteflika que l’on imagine volontairement écrasant mais le taux d’abstention que tout le monde annonce… écrasant. Si aucun sondage n’a été rendu public — même si le ministère de l’Intérieur s’y adonne avec frénésie — les efforts déployés par l’équipe de campagne du président pour convaincre les votants d’accomplir leur devoir électoral en disent long sur le désintérêt des Algériens pour la troisième élection de Bouteflika.
Si vous souhaitez acquérir un DVD du documentaire « Le Grand Jeu », vous pouvez envoyer un email à cette adresse : legrandjeudoc@yahoo.fr
Cinéaste du réel passionné par son pays, Malek Bensmaïl consacre son dernier film, La Chine est encore loin, à l’Algérie. Le 1er novembre 1954, près de Ghassira, un petit village perdu dans les Aurès, un couple d’instituteurs français et un Caïd algérien sont les premières victimes civiles d’une guerre de sept ans qui mènera à l’Indépendance de l’Algérie. Plus de cinquante ans après, Malek Bensmaïl revient dans ce village chaoui, devenu « le berceau de la révolution algérienne », pour y filmer au fil des saisons ses habitants, entre présent et mémoire, mais aussi son école et ses enfants. La Chine est encore loin sera diffusé au cinéma au dernier trimestre 2009.
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