Les Palestiniens et les Israéliens n’ont pas la côte (d’Azur) à Cannes. L’année dernière, Valse avec Bachir, meilleur film de la sélection, repartait bredouille. En mai, même camouflet pour Elia Suleiman et son formidable Le temps qu’il reste. Si néanmoins Bachir a connu un succès mérité, on ne peut qu’espérer que le Suleiman trouvera son public en salles, malgré cette étrange sortie en plein milieu du mois d’août.
Suleiman à la recherche du temps perdu
Pour son retour au pays du cinéma après sept ans d’exil, Elia Suleiman, auteur d’Intervention divine, parle de la Palestine et du destin de ceux qu’on appelle les Arabes israéliens, ces Palestiniens qui sont demeurés dans les frontières de ce qui allait devenir l’Etat d’Israël. Avec une narration elliptique, éclatée entre 1948, 1970 et aujourd’hui, Suleiman décrit la tragédie palestinienne, soit soixante années de luttes, de morts et d’humiliation. Doublement inspiré, Suleiman refuse le didactisme. A la grande Histoire, il oppose l’intime, sa propre histoire familiale. Les Israéliens ou les Palestiniens sont des hommes, des femmes, son père, sa mère, des êtres incarnés qui vivent, qui aiment, qui meurent. Son autre idée absolument démente, c’est de faire de cette tragédie ubuesque une fable mélancolique et parfois absolument hilarante.
Dans la lignée de Jacques Tati, Suleiman pratique un humour laconique, presque muet, et le comique de répétition. Dans une des meilleures scènes du film, le canon d’un char israélien suit inlassablement un homme, portable vissé à l’oreille, qui va et vient dans la rue et ne prête aucune attention au blindé. C’est Buster Keaton sous les bombes ! Avec des situations burlesques qui se répètent indéfiniment, Suleiman nous offre de grands moments de cinéma, mais surtout, une part de sa mémoire, de son enfance, et nous reconnecte à la nôtre : l’assiette de lentilles dégueulasses de la tata jetée dix fois à la poubelle, le vieux voisin qui s’asperge d’essence à chaque défaite arabe et qui menace de s’immoler, sans jamais parvenir à craquer ses allumettes. Comme toujours chez Suleiman, c’est d’une drôlerie incomparable et d’une tristesse insoutenable.
Un film de peintre
Si tout le film tangue de la sorte, c’est qu’Elia Suleiman est également un grand créateur de formes. Le temps qu’il reste étant une œuvre sur des territoires occupés, Suleiman divise l’espace avec des cadres composés comme un peintre. Il ne sera donc question que de pénétration, d’intrusion, d’espaces vides ou pleins, de territoires occupés ou désertiques, des murs, de portes, de vitres, de frontières, que l’on franchit. Ou pas. Plus que métaphorique, son cinéma est simplement poétique et, avec une succession de plans fixes, où règnent l’immobilité et le silence, Suleiman, tel Beckett ou Kafka, nous propulse dans un monde absurde, hors du temps, le sien, comme figé pour l’éternité, une pierre tombale dans le désert.
Au nom du père
Si je vous dis que Le temps qu’il reste est un des meilleurs films de l’année et qu’Elia Suleiman est un très grand cinéaste, entre Jacques Tati et Takeshi Kitano, j’aurais simplement oublié l’essentiel. Le temps qu’il reste est avant tout le magnifique portrait du père d’Elia Suleiman, Fuad, la sublime lettre d’amour d’un fils à son père. Un père tout d’abord résistant idéaliste, puis résigné, muré dans le silence, un mort-vivant aux rêves brisés, comme étranger à lui-même, à son pays, à l’histoire. Inoubliable, comme le regard que lui jette Elia Suleiman, qui joue son propre rôle, à la fin. Si le mot n’était pas aussi galvaudé, je conclurais tranquillement par chef-d’œuvre.
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