Bonjour à toutes et à tous, nous avons le plaisir d’accueillir Jacques Picard, ex-conseiller municipal Vert de Corbeil-Essonnes, et chargé de formation à l’Adels.
Jacques Picard : Bonjour à toutes et à tous.
Pierrot : Pourquoi avoir démissionné en janvier 2009 et pas avant ?
Jacques Picard : Ce n’est pas une décision que l’on prend à la légère. J’ai fait deux mandats, treize années de conseil municipal Vert d’opposition à Corbeil-Essonnes. Aujourd’hui, il n’y a plus de Verts au conseil municipal. Cette décision, je ne l’ai donc pas prise seul. Ma démission, c’était un geste symbolique, éthique, qui disait explicitement : il y a peut-être une justice administrative qui n’a pas confirmé nos craintes, mais notre intime conviction est que les élections municipales de 2008 (élections remportées par l’UMP Serge Dassault) étaient faussées. Il était indispensable que quelqu’un pose cet acte.
Et il se trouve qu’avant hier, au Conseil d’Etat, instance d’appel au tribunal administratif, le rapporteur a appelé à annuler le deuxième tour des élections municipales. Précisons que c’est un avis qui a été rendu, pas encore le jugement, qui interviendra dans deux à trois semaines.
Petit Robert : Avez-vous subi des menaces [qui auraient expliqué votre démission] ?
Jacques Picard : J’ai démissionné six mois après les élections municipales. J’ai été menacé régulièrement de 2001 à 2008. Pendant la campagne électorale, je rentrais chez moi en me demandant ce qui pouvait arriver. Mais je considère que je suis citoyen dans ma ville, que donc je suis libre. J’ai une position d’élu. Quand on prend un mandat, on accepte les risques. Et on a l’obligation de dénoncer les problèmes quand il y en a. Sur la distribution d’argent, sur les politiques jeunesses et de sécurité, j’ai été un opposant féroce, j’ai dénoncé des choses publiquement ! Et quand on dénonce ces choses là publiquement, on prend des risques.
Bruno Piriou, conseiller général communiste et tête de liste de l’opposition pour les municipales en 2008, a reçu une lettre de menaces de mort. Dans ces menaces de mort, pour lesquelles l’auteur de la lettre a été condamné, j’étais cité en bout de phrase. Je me suis contenté de faire une main courante. Dans l’affaire SPSP j’ai aussi été menacé de mort, à trois reprises. (L’affaire SPSP est évoquée plus loin dans l’entretien).
A Corbeil-Essonnes : « l’hôtel de Ville, c’est fort Alamo »
Internaute : On dit que des adjoints de Serge Dassault ont démissionné. Est-ce exact ? Si oui, savez-vous pour quelles raisons ?
Jacques Picard : Oui, trois adjoints de Serge Dassault ont démissionné il y a environ un mois. Je sais cela depuis un moment, parce qu’il y a des fuites… l’Hôtel de Ville, c’est Fort Alamo. Une des raisons de leur démission est qu’aujourd’hui, ce doit être le dixième directeur général des services qui se succède, ce qui commence à faire beaucoup pour qu’une administration soit efficace. Autre raison, ces trois adjoints de Serge Dassault ont fait apparaître leurs divergences. Ils ont demandé un vote à bulletin secret portant sur le salaire du nouveau directeur général. C’est la raison officielle pour laquelle ils ont été dessaisis par Serge Dassault. Ils sont trois, Jean-François Bayle, Jean-Luc Raymond et Jean-Michel Fritz. Ce dernier a été le premier adjoint de Dassault pendant 13 ans.
« Clientélisme » et « climat politico-mafieux »
Anonyme : C’est quoi le « système Dassault » ?
guigui : Qu’avez-vous à révéler sur les « mauvaises conduites » de Mr Dassault ?
Jacques Picard : Je pense qu’on peut en effet parler de « système » : des faits, des comportements, des décisions font un système coordonné. J’emploie souvent deux termes pour qualifier ce système : le mot « clientélisme », et « climat policito-mafieux ». Attention, Corbeil-Essonnes, ce n’est tout de même pas la mafia Sicilienne. Mais c’est une mise en coupe réglée du climat politico-social. Un certain nombre de groupes ont manifestement fait pression sur le maire ou son entourage pour avoir de l’argent pour financer leur association ou pour partir en vacances.
Je vous raconte une anecdote, qui m’est arrivée plusieurs fois : Alors qu’un jour, je distribuais des tracts, j’ai demandé à un groupe de jeunes s’ils allaient voter. Ils m’ont répondu oui. Ce à quoi ils ont ajouté : « Et vous savez que l’on votera Dassault ». Quand je leur ai demandé pourquoi, ils m’ont répondu : « On veut partir en vacances ».
Bakchich : Quand vous parlez de « partir en vacances », s’agit-il simplement d’envies qu’ont les jeunes ou est-ce que cela correspond à une réalité ?
Cela correspond à une réalité. Un exemple :
La ville a demandé au club de prévention – l’APSCE – de réaliser un chantier jeunes dans le quartier de Montconseil. Ce chantier de 35 h est payé en bons vacances à hauteur de 250 euros. Mais, manifestement, l’adjoint à la jeunesse de l’époque – Joël Roret, qui ne nie pas les faits – a promis en fait aux jeunes, sous la pression, un séjour à la neige. Le chantier n’est que leur contribution visible au financement de ce séjour et manifestement, le club de prévention n’avait pas été informé de la promesse réelle.
On ne part pas au ski avec 250 euros. Les jeunes concernés ont fait pression assez lourdement (bruit, frappe contre les portes etc…) au conseil municipal pour avoir plus d’argent. Ils ont été immédiatement reçus par le cabinet.
Le lendemain, l’adjoint à la jeunesse et président du club de prévention (le Conseil général a très imprudemment, alors que ce n’est pas la règle et qu’il paye les salaires des 13 éducateurs, laissé l’adjoint à la jeunesse présider le club), Joël Roret, déboule en pleine réunion d’équipe et exige que le directeur de l’époque paye avec la carte bleue du club la location de deux Laguna et le départ de ces 10 jeunes pour Avoriaz !
C’est un exemple. Je ne suis pas contre que les jeunes voyagent, mais je suis pour un système d’aide publique transparent, aidant ceux qui en ont besoin, et en tous les cas qui ne fonctionne pas sous la pression.
mm1 : Depuis quand ont lieu les méthodes troubles de Serge Dassault ?
Jacques Picard : Ca commence très tôt. La première fois qu’il a mis les pieds à Corbeil-Essonnes, après les élections municipales de 1995, Serge Dassault s’est fait caillasser aux Tarterêts. A partir de là, il a voulu s’acheter une forme de tranquillité, par son argent personnel.
« Un système majeur d’achat de voix »
Bakchich : Qu’est-ce que l’opposition a reproché à Dassault au premier tour des élections en 2008 ?
Jacques Picard : Serge Dassault, au premier tour des élections municipales, a atteint près de 40% des voix. Au second tour, il a gagné l’élection avec 170 voix d’avance !. Tous les experts en politique nous disent que ce n’est pas possible. Entre les deux tours, les voix pour Serge Dassault ont augmenté de manière irréalisable dans les quartiers populaires – où d’habitude, la gauche fait ses scores les plus importants. La suspicion, c’est que Dassault a installé un système majeur d’achat de voix. Et cette suspicion vient d’être actée par le Conseil d’Etat. Le centre de ce système ? La résidence des Pinsons. Son homme de main ? Jacques Le Bigre, un ancien du SAC (Service d’Action Civique).
Sarkofan : Qu’est-ce que ça peut faire si c’est son argent personnel ? Qu’est-ce qui justifie ces attaques ? Après tout y a beaucoup d’histoires comme celle-ci dans lesquelles c’est notre argent.
Jacques Picard : J’aurai deux manières de répondre. D’abord, il y a une thèse, qui a l’air d’être celle de Sarkofan, selon laquelle tout le monde est pourri, donc chacun se sert le mieux possible dans un monde de brutes. Auquel cas, seuls les forts gagnent. Mais il se trouve que nous sommes en République, que nous avons organisé la société, qu’il existe des solidarités, possibles via des politiques publiques… Je suis dans cette logique, et je ne désespère pas du monde.
Ensuite, concernant l’argent personnel du maire, il a le droit de nous raconter des bobards, par exemple qu’il ne touchera pas ses indemnités de maire, comme il l’a dit. (Alors qu’il les a bel et bien touchées). En touchant ses indemnités de maire, il engage la dépense publique. Au nom des politiques publiques, de l’intérêt général, gérer un budget public, c’est une noble charge. Or, ce même homme distribue des sommes personnelles invraisemblables… A qui fera-t-on croire qu’en faisant cela, il ne crée pas des « obligés » ?
« Serge Dassault a versé en liquide 500 000 euros sur le compte d’un de ses conseillers municipal »
Bakchich : Quel est le montant de ces sommes ?
Jacques Picard : Il y a 30 ans, j’ai travaillé deux mois comme animateur pour faire un peu d’activités publiques, d’animation. Déjà à ce moment là, Serge Dassault distribuait des pièces de 10 francs pendant sa campagne. Trente ans après, Serge Dassault a versé en liquide 500 000 euros sur le compte d’un de ses conseillers municipal, Samba Diagouraga. Le versement a été détecté par Tracfin, la cellule française chargée de la lutte contre le blanchiment. Officiellement, Dassault a versé ces 500 000 euros pour faire de l’investissement local au Mali. L’investissement local au Mali, je ne suis pas contre… Mais si c’est vraiment la raison de ce versement, il faudra qu’il nous explique pourquoi il n’a pas fait un virement sur un compte bancaire.
Sambou : Est-ce vrai que l’AJT est une association fictive dont le président distribue de l’argent aux jeunes ? Que son président est employé (employé fictif) alors que la ville licencie des gens ? Est-ce vrai que l’APSCE a été vendu à Younes sans passer au conseil municipal…
Jacques Picard : Attention dans ce qu’on entend par fictive. L’association n’est pas fictive. La démocratie par contre l’est, certainement. Seul un tribunal peut se prononcer là-dessus. Jacques Le Bigre nous dit que les associations sont normalement contrôlées. Mais il se trouve que pour l’AJT, il n’y a pas eu, pour l’heure, d’Assemblée générale.
Ambiance lourde à Corbeil-Essonnes
Orélie : J’ai entendu parler de contrats de marché public pas clairs avec Bouygues. Vous connaissez des choses là dessus ?
Jacques Picard : Je veux être prudent dans mes paroles. Je peux à tout moment être attaqué en diffamation. Une chose est sûre, c’est qu’il y a une politique d’urbanisme du maire, pas très cohérente, qui consiste à réserver des terrains aux promoteurs sans vision de l’urbanisme. Le projet de ville de Dassault, c’est un Corbeil-Essonnes dortoir. La ville ne s’embellit pas… Et les promoteurs investissent beaucoup. Certains versent de l’argent aux associations. Ce qui, en soi, n’est pas illégal. Ça n’est pas illégal mais ça fait système, c’est surtout ça le problème, et là, c’est à la justice de faire son travail. Par contre, l’achat de voix tombe sous le coup de la loi.
Tintin : C’est quoi SPSP ? Qu’est ce qu’on reproche à son patron ?
Bakchich : Quel rapport entre Serge Dassault et SPSP ?
Jacques Picard : SPSP Contact Médiation est une entreprise de sécurité, à Corbeil-Essonnes. SPSP a eu des contrats de gardiennage de certains bâtiments publics. L’entreprise est sous le coup d’abord d’une enquête du SRPJ de Versailles transmise depuis 2 ans au juge Renaud Van Ruymbeke qui a, en décembre 2007, perquisitionné les locaux de la mairie et les bureaux de certains adjoints.
Les faits qu’on m’a rapporté en 2004 constituaient apparemment une énorme affaire d’abus de bien social. C’est également là-dessus que j’ai témoigné au SRPJ.
Et récemment des jeunes ont porté plainte contre SPSP pour non-paiement de leurs salaires, comme l’a indiqué le Canard Enchaîné dans son édition du 18 mars.
Les liens entre Serge Dassault et SPSP ? L’entreprise gère la sécurité de la ville. Ce qui n’est pas rien ! Et Jean-François Bayle, adjoint (démissionnaire) de Serge Dassault, a été jusqu’à une date récente directeur administratif de l’entreprise.
Serge Dassault et sa « danseuse »
Col-érik : Pourquoi Dassault veut tant être maire de Corbeil-Essonnes ? Il est déjà milliardaire, patron de presse, sénateur…
Jacques Picard : On s’est posé la question. Il est à la tête d’un empire industriel et médiatique. Il détient la SocPresse, holding qui possède Le Figaro et le journal local, le Républicain. Il côtoie les grands de ce monde. Pourquoi cet homme là veut-il gérer une ville de 43 000 habitants en déshérence industrielle ? Une seule explication nous est venue : c’est son inconscient qui agit. Il veut réaliser quelque chose qu’il n’a pas reçu en héritage. L’autre explication, il l’a donnée sur France Inter, au Fou du Roi, l’émission de Stéphane Bern : Corbeil-Essonnes, c’est « ma danseuse ».
Une question ne m’a pas été posée, mais j’ai bien envie d’y répondre. Comment la loi permet-elle à Serge Dassault d’être en même temps administrateur de ses sociétés et sénateur ? La réponse du Conseil Constitutionnel dit que la loi ne permet pas de le sanctionner, car il administre des holding, et non des entreprises.
Anny : Avez-vous parlé de votre démission avec Mr Dassault en amont ?
Jacques Picard : Je pense qu’il ne s’y attendait pas. Au dernier conseil municipal précédent l’élection, je n’ai pas ouvert la bouche jusqu’à la dernière délibération. Je me suis levé j’ai dit à Serge Dassault : « Je vous ai fait un cadeau, je n’ai pas parlé pendant deux heures ». Je lui ai fait une déclaration pour lui dire à quelle qualité de débat j’aspirais. Et je lui ai dit que je ne ferai pas de troisième mandat face à lui. Et puis après les élections, et la défaite dans les conditions que l’on sait, nous avons décidé de joindre les actes aux paroles et nous avons démissionné.
Nez rouge : La population de la ville est-elle au courant de ces pratiques ?
Seb : Les habitants sont-ils au courant de ces agissements sournois ?
Jacques Picard : Oui, la ville sait. Elle ressent ce climat malsain. Il y a un rapport perverti à ce qui pourrait être la politique dans une ville. Pour un certain nombre de gens la mairie est un endroit où on va chercher de l’argent.
François B. : Si l’élection de 2008 était annulée, vous seriez candidat à la nouvelle élection ?
Jacques Picard : Évidemment. Pour une raison : c’est indigent aujourd’hui le conseil municipal. J’ai envie de créer un débat, et j’ai envie de faire une politique pour Corbeil-Essonnes.
Bakchich : Merci Jacques Picard.
Jacques Picard : Merci.
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