Dans le jugement d’un tribunal, faut d’abord se fader les considérations techniques pendant quelques minutes histoire que la pression monte. Et petit à petit les contours de la décision se dessinent : pour la première chronique, celles du 11 juin où Siné s’en prend aux musulmans, la cour n’a pas trouvé de quoi fouetter un chat. « Ceux qui pratiquent une religion ne peuvent raisonnablement le faire à l’abri de toute critique », rappelle le président qui s’offre même une pointe d’humour Sinésque : « Une société démocratique tolère les croyants embabouchés, en sarrouel ou en tchador ? Les embabouchés en sarrouel ou en tchador doivent tolérer les critiques des athées car les systèmes religieux ne forment pas des ensembles intouchables ou tabous ! » Pour la chronique du 2 juillet, visant Jean Sarkozy, pas mieux.
À propos de la phrase incriminée, le tribunal suit Me Tricaud, défense de Siné : « Où est-il le juif là-dedans ? On parle de Jean Sarkozy, du parquet et d’un plaignant ! » Pour la phrase suivante, objet de toutes les décortications, le tribunal a rendu hommage au travail « très riche » du témoin de la défense Dominique Lagorgette, linguiste, qui avait éclairé l’audience de ses lumières universitaires. Le président juge sa présence « aussi légitime que celle de BHL, même si elle est moins médiatique. » Vue la volée que prend ensuite l’éditorialiste du Point, dont les écrits sont décortiqués de façon « très critique » dans le jugement, c’est pas « aussi légitime » qu’il fallait dire ! C’est « beaucoup plus ! » Dans sa tribune dans le Monde, BHL s’en prenait à Siné en lui prêtant une préférence pour les musulmanes voilées plutôt que les juives rasées, mais le tribunal remarque comme la linguiste que la phrase de Siné est laissée en suspens. Pour le président, Askolovitch « a mis le feu aux poudres » et Alexandre Adler ne vaut pas mieux quand il compare les ennemis de Sarko et fils à des mouches antisémites.
Le président a la voix qui tremble et sûrement les mains moites, l’heure est quand même sérieuse, on défend la liberté d’expression contre l’obscurantisme et pas moins à Lyon qu’à Paris : référence obligée vu le contexte, le procès des caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo permet d’étriller le pauvre Philou Val, qui dans son livre va encore plus loin que BHL dans le fourvoiement. En affirmant que Siné trouve la juive rasée vilaine et la femme en tchador jolie, il fait même un méchant procès d’intention que lui reproche le tribunal : « Je rappelle que Philippe Val avait dit [au procès des caricatures] que le crime était dans l’oeil de celui qui regarde le dessin. »
Au bout de cette petite demi-heure de bonheur, l’annonce de la relaxe requise par le proc’ un mois plus tôt n’étonne pas mais fait plaisir. Autant que l’air contrit de Me Jakubowicz, avocat de la Licra, et de son jeune affidé qui secoue la tête pile au même rythme que son chef, bon élève, à chaque revers infligé par le président. « La liberté d’expression l’emporte sur le respect des croyances, surtout dans la satire. M. Maurice Sinet, nous vous relaxons. »
Siné hoche la tête vers le président pour le remercier et de dos, on devine le sourire vengeur que des malveillants voulaient lui décrocher de la tronche. Content, Siné : « Y’a pas de limites, ça je le savais depuis que je suis petit, mais il a été plus loin que je croyais ». Dehors, ça téléphone à tout va. « On a gagné ! » Siné appelle un de ses témoins : « ça y est, on est gracié ! Héhé ! Incroyable, le juge a fait une vraie plaidoierie, vive Siné, les autres on les encule, on l’a complètement converti… Il va acheter Siné Hebdo maintenant ! »
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