Cela faisait longtemps que l’on n’avait pas vu un ambassadeur américain se faire tirer dessus à boulets rouges de la sorte par la presse marocaine. Tout a commencé le 3 mai. Pour fêter la journée de la liberté de la presse, l’ambassadeur des Etats-Unis à Rabat, Thomas Riley, convie une poignée de journalistes à sa résidence. Au menu : ce que son Excellence pense des dossiers chauds du Maroc.
Et la pilule a visiblement du mal à passer côté marocain. Thomas Riley a en effet porté un jugement sévère sur la vie politique marocaine en général et les législatives de septembre en particulier. Selon les comptes-rendus des journalistes présents à la petite sauterie, le diplomate a prédit que les islamistes du PJD ne dépasseront guère les 80 sièges de parlementaires.
Mais, surtout, Riley a estimé que peu importe le vainqueur des élections vu que les principaux partis ont peu ou prou les mêmes préoccupations (chômage, éducation, santé…). Ce qui n’est certes pas erroné mais n’en demeure pas moins fort peu élégant.
Officines malfaisantes
Aussi curieux que cela puisse paraître, la presse marocaine lui a mollement reproché ses propos sur la vie politique du royaume enchanté. On ne peut pas en dire autant de ses dires au sujet du Sahara occidental où, pourtant, la diplomatie américaine est davantage légitime à disserter. Commettant un véritable crime de lèse-Maroc aux yeux du Landernau politico-médiatique local, Thomas Riley a froidement indiqué que le Corcas [1] n’avait pas sa place dans les prochaines négociations entre le Maroc et le Front Polisario (cf. L’Onu résolument unanime sur le Sahara Occidental in Bakchich # 34). En témoigne, selon lui, le fait que ses membres n’ont pas été élus et que, comme son nom l’indique, cet organisme est purement consultatif et non exécutif… Riley dit tout haut ce que le Département d’Etat pense tout bas. Même si les propos de l’ambassadeur Riley ne font que refléter les positions du Département d’Etat qui prend ses distances avec les derniers des Mohicans de l’administration Bush, plus enclins à faire preuve de mansuétude envers le Maroc, certaines officines au double-jeu malsain sont entrées en action pour limiter la casse. Quitte à faire passer l’ambassadeur Riley et son staff pour des excités voire des incompétents.
Bis repetita
Ce n’est pas la première fois que les Etats-Unis humilient le Maroc : • 2002 : l’ambassade des Etats-Unis au Maroc signifie qu’elle souhaite une montée électorale des islamistes du PJD « par paliers ». En 2006, le secrétaire général du PJD sera même consacré « démocrate musulman de l’année » par un think tank proche de l’administration Bush.
• Juin 2004 : le président Bush ne convie pas le Maroc au sommet du G8, contrairement à l’Algérie, la Jordanie ou même le Yémen.
• Février 2006 : à l’issue d’une conférence à Paris, le directeur du bureau Maghreb au Département d’Etat émet « quelques réserves » sur les législatives de 2002 au Maroc et annonce que celles de 2007 constitueront « un repère pour mesurer le progrès du Maroc vers la vraie démocratisation ».
• Tout au long de l’année 2006 : le procès de la leader islamiste Nadia Yassine qui a fait part à la presse de ses penchants républicains est sans cesse reporté sans raison valable. Et la dame d’obtenir un visa pour aller disserter à la prestigieuse université américaine de Berkeley.
Comment ? En distillant tantôt que les propos de l’ambassadeur ont été mal interprétés par les journalistes, tantôt que l’ambassadeur s’est un peu oublié. Faux et archi faux ! Riley a bien dit ce qu’il a dit, le pense, et répète de surcroît tout haut ce que le Département d’Etat pense tout bas.
Le Pouvoir se la joue taiseux
Pendant que tout ce beau monde s’agitait, les autorités — aussi bien le Palais que le gouvernement — se sont obstinément tues. Tout au plus, ont-elles suscité quelques mesquins articles dans la presse avec qui elles frayent où le consulat des Etats-Unis à Casablanca en prend pour son grade suite à sa fermeture pour de pseudo raisons de sécurité (cf. Bakchich # 34). Un moindre mal tant cela ne porte pas à conséquence sur la scène internationale. Et pour une fois, ce silence a été relevé par une bonne partie de la presse, y compris celle qui ménage habituellement le Pouvoir. C’est vrai qu’on imagine mal l’homologue américain de Thomas Riley parler ainsi, par exemple, de l’Algérie à des journalistes algériens…











