Au décès d’Hassan II, despote rusé, coriace, capricieux et cruel, les espoirs comme la confiance populaire affluent vers son fils Mohammed VI, garçon balourd, énigmatique mais pas méchant. Il ne séduit personne par la vivacité de ses réflexes. Mais il rassure par son calme, une modeste bienveillance. Avec lui, plus trop d’arbitraire ni de violences à redouter. Pour la justice, c’est autre chose.
Ouvrière, paysanne ou domestique, la multitude attend de lui une amélioration de son sort, quand la fortune, l’argent procurent tous les droits aux grandes familles, et pour les autres le besoin de la naissance au cercueil. Malheureusement, la nature ne prodigue pas à tous les qualités d’un grand Réformateur. Il faut en recevoir dès la naissance une âme vigoureuse, l’œil net pour distinguer le possible du nécessaire, la main suffisamment lourde pour briser les obstacles. Le nouveau Roi manque de carrure.
Pour sa très courte décharge, il arrive au pouvoir en un temps où les hommes supérieurs n’abondent guère. Bien close l’époque où parti de rien, Mustapha Kémal arrachait les Turcs à la décadence par la destruction d’une oligarchie véreuse. L’amitié de son père pour l’individu donne au Successeur un Mentor en Chirac, voire une sorte de modèle. Sauf en quelques lieux préservés comme la Scandinavie, le pouvoir s’exerce un peu partout dans le siècle comme une immense rapine. Avec d’hallucinants frais dits « de bouche » à la Mairie de Paris, des fonds secrets de toutes provenances utilisés pour ses plaisirs, des vacances de luxe à Taroudan aux frais mêmes du Maroc, le Président français n’en impose pas par son économie. Auprès de lui, le fils d’Hassan II reçoit plutôt des leçons de hautes fantaisies.
Chez lui, il n’hérite pas non plus d’une classe dirigeante étouffée par les scrupules. Avec toute une racaille européenne réunie à Marrakech, elle ne songe qu’à festoyer. D’ailleurs M6 aussi a le goût des fêtes, bien supérieur en lui à la passion du travail. Plein de bonnes intentions mais plutôt timide, velléitaire, il souffre d’un renfermement sur soi peu propice au renouvellement d’un entourage médiocre. 18 mois après le décès d’Hassan II, le bilan de ces défauts laisse prévoir la chute du fils à brève échéance. Il déçoit, mais maintenant voilà 6 ans qu’il dure. Comprendre une affaire à ses débuts ne permet pas toujours d’en maîtriser psychologiquement les suites. Beaucoup d’autres éléments peuvent en effet s’y mêler.
Lorsqu’à l’automne 2001 l’hypothèse d’un effondrement du régime commence à s’envisager, l’excellent connaisseur du Maghreb qu’est le journaliste Jean-Pierre Tuquoi objecte au terme d’un examen pourtant très critique « le pire n’est jamais sûr. » La stabilité relative maintenue depuis confirme son propos. Certes, le Royaume enchanté bouillonne. Des désordres persistants se propagent d’une ville à l’autre. Des bombes éclatent à l’improviste. De nombreux marocains en exil rejoignent l’Islam combattant, précipité dans le terrorisme par l’agression américaine en Irak. De nouveau sur les dents, la police traque, anéantit des réseaux bientôt réorganisés. Mais le régime tient toujours. D’où vient donc sa résistance ?
Selon des témoins dignes de confiance, le Roi a repris peu à peu du poil de la bête. Toujours lent, malhabile, insaisissable, il entre dans une pratique inattendue. Celle d’une espèce de Monarchie de proximité où le souverain parcourt discrètement son royaume, des billets de banque à la main qu’il distribue d’homme à homme aux nécessiteux, et supplée par ses largesses personnelles aux si difficiles réformes institutionnelles. Au fond, il ressuscite tout simplement les méthodes féodales autrefois assez efficaces de l’ancien Makhzen. La Siba maintenait l’Empire chérifien dans des troubles endémiques. Le Sultan toujours sur les grandes routes se rendait d’une région à l’autre pour apaiser les uns, acheter les autres, et maintenir cahin-caha un équilibre vulnérable. Cet empirisme se termina bien entendu par une domination étrangère. Mais qui donc en ce bas monde croit encore sérieusement à l’indépendance marocaine ? Et pour accommoder cette fiction, qui souhaite aussi la guerre civile ?
Personnellement, quoiqu’à une plus modeste échelle, M6 vit comme son papa en très riche Nabab, prêt à jeter des fortunes par dessus les moulins. Mais le truc des secours distribués aux pauvres les yeux dans les yeux marche à merveille. La vieille fable du bon Roi livré à de mauvais conseils enchantera toujours les peuples. En tout cas, elle rend fort dangereuse toute tentative de s’en prendre à sa personne.
Dès qu’elle dispose pour elle d’une légitimité historique incontestable, n’importe quelle royauté dispose d’un prestige immatériel supérieur à celui d’un Président banal élu pour cinq ans, même s’il s’agite sans cesse comme le nôtre. Pour avoir beaucoup réfléchi à la transmission héréditaire du pouvoir dans les vieilles dynasties comme dans celle qu’il tentait d’établir pour les siens, Napoléon remarquait : « tout s’achète, sauf le temps. » Républicain ardent mais aussi historien perspicace, Jean-Jaurès connaissait bien ce qu’il appela un jour « le charme séculaire de la Monarchie ».
Prêts aux trahisons, voire à quelques crimes pour préserver leurs privilèges, les courtisans obséquieux résistent mieux à l’enchantement, parce qu’ils ont le hochet royal sous les yeux. Pour le peuple, une famille au pouvoir depuis 337 ans comme les Alaouites ressemble à un vieil arbre aux racines enfouies si profondément sous la terre, qu’elles ne s’arrachent pas sans remuer tout le sol autour d’elle. En politique, parfois, le sol c’est le sang. Ainsi, combien d’hécatombes effroyables ne coûtèrent donc pas la voltige d’une Couronne éthiopienne, à son terme elle aussi fort peu intéressante ?










