On ne remerciera jamais assez les cheminots. C’est ironique, bien sûr. Oh, pas pour les grèves. On est capable de comprendre. D’ailleurs, les Français la supportent plutôt stoïquement, alors que franchement, dans la très grande majorité, ils ont des soucis bien plus graves que ceux qu’évoquent les salariés de la RATP et de la SNCF. Tout le monde est prêt à reconnaître que ce n’est pas toujours marrant de dormir dans une petite gare perdue, un soir d’hiver, que c’est stressant de conduire un TGV, que c’est traumatisant de vivre un suicide sur la voie…. Non, non, les cheminots ne sont pas des privilégiés. Mais ce ne sont pas les plus à plaindre non plus. Combien de chômeurs ? Combien d’érémistes ? Combien de smicards sans couverture maladie décente (à la SNCF, les soins médicaux sont absolument gratuits) ? Combien de Français en dessous du seuil de pauvreté ? Combien de vieux abandonnés dans des mouroirs ? C’est tout de même plus grave que les bonifications et les décotes qu’ils réclament pour échapper aux 40 annuités de cotisations comme tout le monde. L’argument parait poujado ? Trop facile ! D’ailleurs, on pourrait aller bien plus loin dans ce registre là. Evoquer le nombre d’heures travaillées par semaine, par un conducteur de train. Le nombre de roulants qui ont un deuxième boulot, parce qu’ils ont du temps, et que finalement, leur vie n’est pas aussi harassante qu’ils veulent nous le faire croire. Passons. Et poursuivons.
Non, le grand cadeau que nous font les cheminots, c’est une faramineuse facture. Car, finalement, Nicolas Sarkozy, dans son immense désir d’apparaître comme le fossoyeur des régimes spéciaux, cette hydre féroce qui avait provoqué la chute de Juppé en 1995, a beaucoup lâché. Et ce, dès le premier jour de grève. Résultat : sa réforme est une réforme Potemkine, de façade. Elle est purement idéologique. C’est Tintin chez les Soviets. Même à l’Elysée ou à l’UMP, on reconnait qu’elle ne va pas engendrer un centime d’économie. Elle n’est en rien vertueuse. Pire, elle est très couteuse, et elle va entériner une inégalité de traitement.
Officiellement, les régimes spéciaux vont disparaître. Les salariés de la SNCF et de la RATP devront cotiser 40 annuités. Mais, dans les faits, compte tenu des modalités de la réforme, qui s’appliquera progressivement, à partir de 2012, ils pourront toujours partir à la retraite après 37,5 annuités, quasiment à taux plein, car la décote –le différentiel, la pénalité si l’on n’a pas 40 ans de cotisation- sera minime. Sans compter les bonifications, qui permettent de gratter quelques années et qui sont maintenues. Les augmentations de salaires prévues à la RATP et à la SNCF, en fin de carrière, pour arrondir les retraites puisque celles-ci sont calculées sur les six derniers mois et pas sur les 25 « meilleures années ».
À l’arrivée, un cheminot embauché après 2009, pas un cheminot qui a signé un contrat avant la réforme en miroitant une retraite à 55, voir 50 ans, non un jeune cheminot embauché après 2009, est assuré de toucher une retraite à taux plein avant 60 ans. Et ce alors qu’un nouvel effort va être demandé aux salariés du privé en 2008.
Quelques chiffres. Les engagements de la SNCF devraient coûter à terme, 130 millions d’euros par an. 2% de la masse salariale. Des chiffres communiqués par la CGT Cheminots ! La SNCF parle, elle de 90 millions d’euros. La revalorisation de 25% du minimum vieillesse (255,30 €/mois) , promise par Sarko, qui se chiffre à 2, 45 milliards, devait être financé par l’abrogation des régimes spéciaux. On peut oublier. Qui va payer ? La direction de la SNCF qui se retrouve avec une addition supplémentaire, va demander à ne plus prendre à sa charge les « surcotisations ». Qui va payer ? Et on peut continuer.
Le système mis en place est illisible, complexe, et tout le monde s’en satisfait. Sarkozy, parce qu’il veut faire croire qu’il a fait une vraie réforme. Et les cheminots, parce qu’ils ne veulent pas qu’on sache, qu’ils s’en tirent à si bon compte. Et c’est ça le plus exaspérant. L’hypocrisie. Quand, dans les émissions de télévision, dans les cortèges, les délégués syndicaux de la CGT ou de Sud disent qu’ils se battent pour tous les Français, alors qu’ils vont charger un peu plus l’addition. Quand Christian Mahieux, secrétaire fédéral de Sud Rail affirme que ce ne sont pas les cotisants du régime général qui abondent les régimes spéciaux, mais les cotisants de la SNCF, il faut un culot certain. À la lettre il a raison : ce n’est pas le régime général, c’est l’Etat qui paye. Donc les Français !
Alors pourquoi cette grève, longue et douloureuse ? La faute à des conducteurs et à des agents de conduite qui paralysent le trafic alors que les grévistes sont très largement minoritaires ? Pas seulement. Le conflit est devenu politique, pour ne pas dire idéologique. L’extrême gauche, Sud rail, une partie de la CGT et du PC ne veulent pas concéder cette victoire à Sarkozy.
NB. Ce coup de gueule, on le fera aussi en temps et en heure contre les « retraites chapeaux », qu’on devrait d’ailleurs qualifier de « retraites hauts de forme », tant elles sont démesurées. Pour réclamer une augmentation des taxes sur les stocks options, comme l’avait suggéré Philippe Séguin… L’un n’empêche pas l’autre.








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