« Nicolas Sarkozy appartient à une génération qui n’a ni crapahuté dans le djebel, ni découvert l’engagement politique avec la guerre d’Algérie. Sur lui ne pèse pas cette tranche d’histoire qui a façonné ou du moins influencé tant d’hommes politiques, de François Mitterrand à Jacques Chirac, de Michel Rocard à Jean-Marie Le Pen. Qui peut croire que Mitterrand, devenu président de la République, avait tout gommé de son expérience de ministre pendant les premières années de la guerre d’indépendance de l’Algérie, une trentaine d’années auparavant ? Les dirigeants algériens, eux, surent s’en souvenir. Ou que la personnalité de Michel Rocard, ses convictions politiques, n’ont pas été forgées par un engagement contre la guerre d’Algérie ?
C’est un regard autre, un regard neuf que Sarkozy pose sur ce passé proche et sur l’aventure coloniale. Il aurait pu en tirer profit et s’émanciper de la génération précédente. Il ne l’a pas fait. Au lieu d’assainir — presque au sens propre — une tranche d’histoire, il a préféré la caricaturer et la réécrire à sa façon. Témoin le discours qu’il a prononcé à Toulon au cours de la campagne présidentielle (prononcé le 7 février 2007). Discours emblématique dont le thème était la — future — politique méditerranéenne de la France s’il était élu. Le thème de la repentance y est évoqué avec insistance et une mauvaise foi qui laisse pantois. Une « mode de la repentance » a gagné la France, selon Sarkozy. C’est un poison qui a détourné la France de son arrière-cour méditerranéenne. Jugés coupables par les inquisiteurs de la repentance, les Français saisis d’une honte pour leur histoire, ont tourné le dos à la Méditerranée et à ses habitants, explique Sarkozy à son public toulonnais. Et le candidat président de lancer : « Je veux dire à tous les adeptes de la repentance qui refont l’Histoire et qui jugent les hommes d’hier sans se soucier des conditions dans lesquelles ils vivaient ni de ce qu’ils éprouvaient ; je veux leur dire : de quel droit demandez-vous aux fils de se repentir des fautes de leurs pères, que souvent leurs pères n’ont commises que dans leur imagination ? »
(…) Des propos aussi démagogiques ne sont pas faits pour éteindre les braises entre la France et l’Algérie. Ils les alimentent au contraire en niant tout droit d’inventaire et en esquissant un tableau erroné de la présence française. En occultant la violence coloniale ou en la minimisant, Nicolas Sarkozy se comporte comme les autorités algériennes si promptes, elles, à stigmatiser sans nuance la barbarie de l’envahisseur français.
Plutôt que de caricaturer le comportement de l’autre, Paris et Alger seraient mieux inspirés de mettre en valeur les souvenirs qui témoignent d’une mémoire partagée et non plus contestée. Lorsqu’il s’est rendu à Verdun pour honorer la mémoire des dizaines de milliers de soldats algériens tombés au cours de la Première Guerre mondiale, le président Bouteflika oeuvrait dans ce sens, tout comme Chirac valorisant, sur le même registre, les sacrifices des militaires français et algériens sur la Somme et le Chemin des Dames. La sagesse commande de poursuivre dans cette voie.
(…) Cette quête n’exonère pas la France d’une condamnation formelle de la politique de la colonisation. (…) Mais, à l’inverse, d’autres pays ont osé franchir le pas au point que l’on parle aujourd’hui d’une mondialisation de la vague mémorielle. Même l’Eglise catholique s’est résolue — tardivement — à un examen de conscience sur la responsabilité des Chrétiens dans la Shoah. (…)
La France, on l’oublie, a elle aussi commencé non pas à battre sa coulpe mais à reconnaître des erreurs sur un volet précis de la colonisation. Elle l’a fait en une occasion solennelle sans que la République vacille sur ses bases, sans déclencher de guerre civile dans les villes et les campagnes. C’est à propos de la Nouvelle-Calédonie que le miracle s’est produit. En avril 1998, alors que Lionel Jospin était le Premier ministre, un accord a été conclu sur l’avenir institutionnel du territoire. Les indépendantistes, les non-indépendantistes et l’État français l’ont signé.
Davantage que l’accord proprement dit, le préambule nous intéresse. Il faut en citer de larges extraits car ce travail est un modèle d’équilibre et d’honnêteté.
« Lorsque la France prend possession de la Grande Terre, le 24 septembre 1853, peut-on lire, elle s’approprie un territoire selon les conditions du droit international alors reconnu par les nations d’Europe et d’Amérique, elle n’établit pas des relations de droit avec la population autochtone. Les traités passés (les années suivantes) avec les autorités coutumières ne constituent pas des accords équilibrés mais, de fait, des actes unilatéraux.
« Or, ce territoire n’était pas vide.
« La Grande Terre et les Iles étaient habitées par des homme et des femmes (qui) avaient développé une civilisation propre, avec ses traditions, ses langues, la coutume qui organisait le champ social et politique (…)
« La colonisation de la Nouvelle-Calédonie s’est inscrite dans un vaste mouvement historique où les pays d’Europe ont imposé leur domination au reste du monde.
(…) « Le moment est venu de reconnaître les ombres de la période coloniale, même si elle ne fut pas dépourvue de lumière.
« Le choc de la colonisation a constitué un traumatisme durable pour la population d’origine. (…)
Voilà donc un texte de compromis, rédigé en deux mois de négociations secrètes, que la République française signait sans états d’âme. Aucun parti politique, hormis le Front national, n’y trouva à redire. Tout y était : le contexte historique de l’aventure coloniale ; le déséquilibre des relations nouées avec les autochtones ; l’existence d’une culture locale qui allait faire les frais de la venue des nouveaux arrivants ; la diversité des motivations des colons ; l’apport qui a été le leur dans le développement de la Nouvelle-Calédonie ; le « traumatisme » qu’a représenté la colonisation…
Dix ans après, le texte n’a rien perdu de sa force. Il pourrait ultérieurement inspirer les rédacteurs d’un traité d’amitié que signerait la France avec n’importe laquelle de ses anciennes colonies. »










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