Indigne ! La garde à vue du journaliste Guillaume Dasquié, qui a duré quarante heures dans les locaux de la DST du mercredi 5 décembre au jeudi 6 décembre, est indigne d’un pays démocratique. Dans une enquête parue dans le Monde le 17 avril 2007, Dasquié avait raconté, documents à l’appui, comment les services français, à savoir la DGSE, avaient fort bien travaillé dans la période qui avait précédé les attentats spectaculaires fomentés par les équipes de Ben Laden contre les tours de New York. L’enquête montre que les barbouzes françaises avaient fait état de menaces contre les avions et avaient transmis, mais apparemment sans succès, leurs informations à leurs collègues américains. Du beau travail.
Seulement, les notes internes de la DGSE, que cet enquêteur, auteur de plusieurs ouvrages sur le dossier de l’intégrisme musulman, avait publiées dans le Monde, avaient été classées secret défense. Du coup, le ministère de la Défense français avait déposé plainte, au printemps dernier, histoire de trouver les auteurs de la fuite. Logique. Logique également, l’auteur de l’article est interpellé, mercredi dernier, par six agents de la DST et interrogé longuement. Logique enfin, Guillaume Dasquié a opposé le secret des sources (protégé par l’article 109 du code pénal) à ses aimables interlocuteurs de la DST.
Mais là où s’arrète « la logique » d’un pays démocratique, c’est lorsque le représentant du Parquet de Paris, s’adressant directement au journaliste, lui a tenu à peu près ce langage : « Parlez, donnez nous votre source, ou ce soir, vous dormirez en prison ». C’est du moins ce dont Dasquié a témoigné sur France 5 face à Paul Ammar, avec force détails et une émotion non contenue. Les démentis du Parquet de Paris, qui qualifie ces déclarations de « totalement mensongères » ne trompent évidemment personne !
Le communiqué du parquet de Paris
Vendredi 7 décembre, le parquet s’est fendu de ce communiqué.
« Le parquet n’a pas pour habitude d’exercer un quelconque chantage sur les personnes placées en garde à vue. Le magistrat du parquet qui a personnellement prolongé la garde à vue en présence de M. Dasquié lui a expressement indiqué, dès le 6 décembre, qu’il ne requerrait pas de mandat de dépôt contre lui, lors de la présentation future devant un juge d’instruction. »
On sait qu’en France les juges d’intruction disposent du pouvoir exorbitant de menacer un suspect de finir la journée en prison s’il ne se montre pas conciliant et bavard. Et l’on sait que quelques magistrats n’ont jamais hésité à tenir un tel langage, évidemment détestable. On peut imaginer, sans excuser pour autant, que les représentants de la DST, qui ont un travail parfois ingrat, se soient laissés aller, au détour d’un interrogatoire, à user de cette menace.
En revanche, que le représentant du Parquet de Paris se soit permis de pratiquer un tel chantage à la détention dans une affaire de secret des sources, c’est « grave et choquant », pour reprendre les termes du directeur de la rédation du Monde, Eric Fottorino. « Une nouvelle fois, écrit ce dernier, c’est donc un principe essentiel de la liberté de la presse qui est mis à mal, le respect et la protecion des sources des journalistes. » Cocasse également, si l’affaire n’était pas si grave sur le plan des principes, le président de la Cour d’appel, Jean-Claude Magendie, et le procureur général, Laurent Le Mesle, ont créé, dans leur immense sagesse, une commission presse justice chargée de réfléchir au secret des sources, au secret de l’instruction. Vaste débat qui, le mardi 4 décembre , faisait l’objet d’une rencontre de trois heures au premier étage du Palais de Justice, sous les ors de la Cour d’Appel de Paris. Étaient présents de hauts magistrats, quelques avocats irréprochables, et les patrons de plusieurs grandes rédactions.
Autant dire que les organisateurs de ces rencontres ont l’esprit large et sont bien décidés à poser – enfin ! – le problème du fameux secret de l’instruction, aujourd’hui totalement éventé. D’autres règles de bonne conduite soient inventées entre la presse et la justice. L’initiative du Président Magendie est incontestablement bien venue ; il est temps qu’un dialogue s’instaure entre presse et justice, respecteux de l’indépendance de la presse et aussi des contraintes de l’instruction judiciaire.
Or dans le même Palais de Justice, à quelques encablures, le Procureur de Paris, Jean-Claude Marin, était en train de préparer l’interrogatoire par la DST de Guillaume Dasquié. Et avec les égards que l’on sait : « ou vousparlez, a donc expliqué l’affidé du Procureur, ou on vous embastille ».
Quel excès de zèle ! Quand on sait le role joué par le Procureur de Paris dans les tentatives de classement sans suite de plusieurs dossiers, de la fin tragique du juge Borrel à Djibouti jusqu’à l’affaire Clearstream, on ne peut que s’étonner de son acharnement contre un malheureux journaliste. Reste à trouver les motivations d’un haut magistrat qui fut tout à tour balladuro-pasquaien avant 1995, chiraquien ensuite jusqu’en mai dernier et sarkozyste de la dernière heure depuis le printemps dernier. Disons qu’on peut regretter que la communication ne soit pas meilleure entre le parquet général dialoguiste et le Parquet de Paris éradicateur.
« La faute » de Guillaume Dasquié ? Avoir fait son travail, recherché des sources, publié des documents… Le tout pour dire le plus grand bien du travail des services français avant le 11 septembre, alors que planaient les menaces qu’on sait venu de la nébuleuse terroriste. Quel crime !
Les aigreurs de quelques seconds couteaux de la DGSE, jaloux des succès de leurs prédécesseurs, ne méritaient pas que le Parquet de Paris et la DST s’acharnent ainsi sur l’auteur d’une enquête rigoureuse et puisée aux meilleures sources.








Version imprimable
Recommander à un ennemi