J’ai des photos qui me montrent, engoncé dans un manteau de ratine dont j’aimais les énormes boutons, la tête ensachée dans un « bonnet de chat » dont les oreilles pointent hardiment, et ligoté dans un harnais qui me prend tout le torse.
On est sur le trottoir d’une avenue, et, loin de cacher l’ignominie de ce bondage, ma mère tient fièrement dans sa main droite l’autre bout de la laisse, une boucle de cuir blanc bien visible sur son gant. Il y avait, dans le dos, un anneau de métal où venaient se rassembler les rênes du harnais, et où la laisse s’accrochait d’un geste, ou se décrochait, grâce à un mousqueton : lorsque tout péril semblait écarté, on libérait l’enfant, sans lui ôter le harnais, afin de vite pouvoir le remettre en sécurité.
Avec pareil équipage, l’enfant fraternise avec le chien
Cet enfant croisait des chiens en pareil équipage, et fraternisait avec eux.
Comme les chiens, lorsqu’il voulait s’émanciper, on le ramenait en arrière en tirant fermement ; et lorsqu’on s’asseyait sur un banc, on faisait trois tours morts avec la laisse autour du montant du dossier, en laissant une autonomie compatible avec la sécurité.
Comme pour les chiens, certaines laisses étaient plus longues que d’autres : déjà soufflait l’adoration de l’enfant-roi, car au delà de cinq mètres, que voulez-vous contrôler ? Dans les bacs à sable, parfois, les laisses s’entremêlaient ; certaines mères négligentes ne savaient pas « tenir » leurs enfants, il fallait débrouiller une grappe de bambins ligotés et hurlants, pendant que de jeunes anarchistes, laissés libres de leurs mouvements, volaient pelles, seaux et canards.
Où s’achetait cet appareil ? Je crois que les pharmacies en proposaient, en bon cuir, faites pour durer, comme les cannes anglaises, les jambes mécaniques, les ceintures du docteur Gibaud et les bas à varices. Que de vies infantiles ont été sauvées par ce dispositif ! Pensez donc, il y avait des trams, quelques voitures, des flaques d’eau, et, plus rarement, des précipices. Il n’est du reste pas démontré que, comme l’assurèrent des modernes, cette laisse ait complètement démoli l’ego des assujettis : admettons quelques traumatismes, quelques névroses subséquentes, trois fois rien – que fait-on d’autre aujourd’hui, en coinçant les gnards dans un réseau de ceintures de sécurité, sur le siège arrière de la voiture, et parfois en les disposant de dos par rapport à l’avancée du véhicule pour qu’ils ne puissent voir où ils vont, mais seulement d’où ils viennent (Freud apprécierait) ?
Je vais vous dire le fin mot : la laisse était un truc de ménagère. Elle disparut avec le gaullisme – et l’on put jouir, enfin, sans entraves (ou avec des laisses). Enfin, espérons-le.










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