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L’art difficile de comprendre les interviews de Nicolas Sarkozy

jeudi 6 mars 2008 par Serge Faubert

J’ai parfois l’impression de vivre un mauvais rêve. D’apercevoir des choses que chacun devrait remarquer et qui, pourtant, ne provoquent aucun sursaut chez mes voisins.

Je sais, Marion Cotillard a commencé comme ça, allez-vous me dire. Elle en est aujourd’hui à douter que l’homme ait marché sur la lune (pour les adorateurs de la secte Meyssan, inutile d’envoyer de nouveaux commentaires, c’est une formule de style).

En bon citoyen, je me suis donc précipité ce matin sur le Figaro pour lire l’interview de notre président bien-aimé ( si, si, il reste des supporters). Et là, consternation. Dès le premier paragraphe, une balle dans le pied. Que dis-je, un char Leclerc sur le mocassin à pompon. Un truc à stopper net toutes les Rolex de la planète.

Lisons ensemble ce monument d’incohérence : « Les Français vont choisir ceux qui gèrent leur ville et il est bien qu’ils le fassent en pensant d’abord à cette mission. Mais je sais que ce scrutin aura aussi une signification politique que j’entendrai et dont je tiendrai compte. À ce titre, je souhaite que ceux qui veulent que le changement continue, se mobilisent et fassent le choix du candidat qui porte cette stratégie du changement. Je suis élu pour cinq ans. Chaque année, il y aura des élections. Mon devoir est d’envisager les choses dans la durée, avec du recul, du sang-froid. Je n’ai pas l’intention de rythmer mon quinquennat en fonction des scrutins locaux, régionaux ou européens qui nous attendent. J’ai un cap, je tiendrai ce cap. »

Premier message : « je sais que ce scrutin aura aussi une signification politique que j’entendrai et dont je tiendrai compte ». Je traduis pour les sarkophobes du fond de la classe qui refusent obstinément d’ouvrir le Figaro : le Monsieur de l’Elysée nous dit : « les Français vont voter et le résultat aura une incidence sur mes choix ».

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Deuxième message : « Je n’ai pas l’intention de rythmer mon quinquennat en fonction des scrutins locaux, régionaux ou européens qui nous attendent. J’ai un cap, je tiendrai ce cap ». Les sarkophobes du fond n’étant toujours pas calmés (arrêtez de faire des boulettes avec le Figaro !) je continue la traduction : le mari de Carla ne changera pas sa politique d’un poil, quel que soit le résultat des municipales !

Je ne suis pas journaliste au Figaro, et donc beaucoup de choses m’échappent, mais devant cette réponse totalement contradictoire, j’aurais coupé poliment -on n’est pas au salon de l’agriculture ! - le président pour lui demander de préciser son propos. Dans certains pays, la pratique est courante. C’est même une des contraintes du métier.

Mais au Figaro, ça ne se passe pas comme ça. Depuis que ce bon Monsieur Mougeotte est là, c’est un peu comme à TF1 : tribune libre pour le pouvoir – quel qu’il soit d’ailleurs. Comme aimait à répondre feu Georges Marchais à Jean-Pierre Elkabbach. « Ce sont vos questions, mais ce sont mes réponses. »

Passons sur les mœurs de la profession et revenons au président. L’hypothèse médicale doit être écartée d’emblée. Nicolas Sarkozy est encore trop jeune pour être atteint par la maladie d’Alzheimer. Alors quoi ?

A cet instant, je me suis souvenu que, ces derniers mois, le chef de l’Etat n’avait cessé de faire volte-face d’un discours à l’autre. La première manifestation s’est produite lors de la conférence de presse de rentrée à propos des 35 heures. On allait les supprimer. Le lendemain, il n’en était plus question. Les journalistes avaient mal compris.

Le pouvoir d’achat ensuite. La grande promesse électorale. A la même conférence de presse, le président nous annonçait que les caisses étaient vides et qu’il ne fallait plus compter sur lui.

Ce fut ensuite la suppression de la pub dans le service public. Une semaine plus tard, réflexion faite, on allait procéder en deux temps. Suppression après 20 heures puis disparition.

Enfin, vint la proposition saugrenue de demander à chaque élève de CM2 de devenir dépositaire de la mémoire d’un enfant juif disparu sous l’occupation. Quinze jours plus tard, devant le tollé général, le projet était abandonné.

Sans doute le président a-t-il fini par se rendre compte que ces virements de bord dessinaient un caractère élyséen instable et anxiogène. Il aura donc décidé d’anticiper, dès l’annonce de ses propositions, le retrait à venir de ces dernières. Et le Figaro a étrenné la formule. Economie de temps, de papier et de commentaires.

Ainsi, nous pourrons relire, dans un mois, l’interview du Figaro et y trouver tout aussi bien l’annonce d’un éventuel remaniement comme celle de la reconduction du présent gouvernement. Ce qui, on en conviendra, fait le bonheur de tous : des journalistes, du président et de sa majorité. Jamais démentis, jamais pris en faute.

J’ai donc décidé de me rallier à cette nouvelle école. Je peux ainsi vous affirmer, par exemple, que la gauche va l’emporter aux élections municipales, mais que la droite peut gagner. Ce qui ne signifie pas que le Modem va perdre, même s’il connaît des échecs. Car la traversée du désert peut aussi être une marche vers la victoire. Et réciproquement. Bref, comme disait un ancien candidat à la présidentielle, Coluche, je ne suis ni pour ni contre, bien au contraire.


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