A l’approche de l’ouverture du Salon du livre à Paris, le 14 mars, le ministère de la Culture craque. « Il y en a marre des boycotts, c’est une manifestation culturelle de grande ampleur, il ne faut pas mélanger culture et politique, même si c’est Israël l’invité d’honneur ».
Non, non, non et non, il n’y a rien de politique. La mise à l’honneur d’Israël à Paris n’a strictement aucun rapport avec les soixante ans de la création de l’État d’Israël, fêtée en mai prochain. La preuve, le Syndicat National de l’Édition (SNE), principal organisateur du Salon (avec les ambassades de France en Israël et d’Israël en France, plus le ministère français de la Culture, et le ministère français des Affaires Etrangères), a choisi de désigner Israël invité d’honneur en 2008 il y a « au moins 5 ou 6 ans », « alors vous pensez bien, ils n’ont pas pu faire le rapprochement ». On y croit.
Et le président israélien Shimon Peres invité par Nicolas Sarkozy du 10 au 14 mars ? Réponse du ministère de la Culture : Shimon Peres est un grand amateur de littérature. Il viendra donc tout naturellement inaugurer le Salon avec son homologue français. Quel beau symbole de l’amitié franco-israélienne.
Qui n’est d’ailleurs pas démentie, bien au contraire, par l’ambassade d’Israël en France. « Les relations France-Israël sont excellentes, elles le sont depuis la création de l’État d’Israël en 1948. La mise à l’honneur d’Israël cette année est un moyen de renforcer nos liens ». Puis l’ambassade annonce que « c’est dans le même esprit d’amitié que Nicolas Sarkozy se rendra ensuite en Israël ».
Appels au boycott
Avec les récentes attaques répétées de l’armée israélienne dans la Bande de Gaza, les appels au boycott du Salon du livre, qui ont commencé en décembre dernier, se sont multipliés.
Ces appels émanent de partis politiques, d’associations militantes pour les droits fondamentaux des Palestiniens, de personnalités comme Tariq Ali, Ilan Pappé, John Berger, Benny Zieffer et de différents pays dont le Liban, le Maroc, l’Algérie, le Yémen, l’Arabie Saoudite.
Même Aaron Shabtaï, poète israélien qui faisait pourtant partie des 39 écrivains invités au Salon dans la délégation israélienne, a décidé de boycotter à titre personnel « tant la foire du livre de Turin [qui met également Israël à l’honneur et qui a lieu en mai prochain] que le salon du livre de Paris ».
Ces dissidents invoquent la collaboration – que représente la mise à l’honneur d’Israël – des autorités françaises avec un État qualifié d’occupant qui ne respecte pas les décisions de l’ONU.
Par ailleurs, est reproché aux organisateurs du Salon de n’avoir invité que des auteurs israéliens écrivant en hébreu moderne. Exit donc les israéliens russophones (1,5 millions de citoyens concernés), francophones, anglophones… Mais exit surtout les « Arabes Israéliens » (sauf un, Sayed Kashua qui a la chance d’écrire en hébreu), alors que l’arabe est la deuxième langue officielle en Israël. Exit les Israélo-Palestiniens ou Palestino-Israéliens. Et exit les Palestiniens.
« Il fallait faire un choix »
Le ministère de la Culture tente de s’expliquer : « Il fallait bien faire un choix, et dès lors qu’il y a choix, il y a polémique (…). Par ailleurs, ce choix est simple à comprendre. D’une part, en Israël, il existe nettement moins de livres écrits en arabe qu’en hébreu (selon les chiffres du Bureau International de l’Edition Française, sur les 6 800 titres parus en 2006, 5 900 sont écrits en hébreu pour une centaine en arabe). D’autre part, peu d’ouvrages écrits en arabe ont été traduits ».
Mais réserver le stand au lexique hébraïque n’est pas vraiment fait pour unir les différentes communautés. Et côté palestinien, on imagine l’ampleur du malaise, qu’illustre en partie une lettre de Susan Abulhawa, écrivaine américano-palestinienne auteur d’un livre à paraître le 6 mars en France aux éditions Buchet-Chastel, Les Matins de Jénine.
Par ailleurs, un certain nombre d’intellectuels, éditeurs et journalistes ont fait un constat : selon eux, dès lors que les auteurs sont vraiment critiques à l’égard de la politique d’Israël, on ne les invite pas. L’écrivain Amos Oz, représentant du mouvement pour la paix, est certes convié. Mais il n’est pas considéré à l’unanimité comme un combattant de l’injustice hors-pair. Du coup, ces autres dissidents ont décidé, non pas de boycotter le Salon, mais d’ériger leurs propres stands et/ou d’organiser des débats, intégrés au Salon mais en dehors des cadres officiels.
Autour d’un stand « d’un mètre sur trois », on trouvera notamment les éditions La Fabrique (en compagnie de la revue De l’autre côté), qui publie régulièrement des auteurs comme Michel Warschawski, Amira Haas, Yitzhak Laor ou Ilan Pappé. Pour Eric Hazan, directeur de la maison d’édition, « il n’est pas question de se joindre au grand stand appuyé par le ministère (…). Nous serons là pour faire de la dé-contre-information ».
Et la bataille d’idées ?
Dominique Vidal, journaliste au Monde diplomatique et spécialiste du Proche-Orient – qui vient de publier Comment Israël expulsa les Palestiniens (1947-1949) (L’Atelier, 2007), édition actualisée et augmentée de son livre Le Péché originel d’Israël –, explique à son tour sa position. « Je pense qu’il serait dommage de laisser les quelques 200 000 personnes – qui viennent chaque année au Salon et qui appartiennent, pour une bonne partie, à la jeunesse et à l’intelligentsia – devenir les otages des partisans de l’occupation de la Palestine ».
Pour Dominique Vidal, la décision de la direction du Salon de n’inviter que des romanciers et des poètes est « absurde ».
« Il se publie en effet en Israël nombre d’ouvrages historiques, sociologiques, etc., qui méritaient de figurer dans le programme. » Que nenni ! Alors, à titre personnel, il a « pris l’initiative d’organiser avec les éditeurs français concernés un débat (sur "vingt ans de nouvelle histoire israélienne") au sein du Salon, mais de façon autonome. Je n’envoie de machine de guerre contre personne, je suis un partisan de la bataille d’idées. Et le fait d’investir le Salon suscite des réactions. »
Il ajoute : « Les chercheurs ne sont pas la seule ’victime’ d’un Salon, dont la direction n’a invité presque aucun auteur arabe israélien. Cela ne témoigne pas d’un esprit très démocratique de la part des organisateurs ».
Mais puisque le Salon du livre est une manifestation exclusivement culturelle et dénuée de tout sens politique, on se demande bien pourquoi ces bandes de gauchistes nous enquiquinent avec leurs histoires de paix et de démocratie.










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