Le culot de ces gens est quand même formidable. Il fallait les entendre sur les plateaux de télé. La méthode Coué : « Il faut faire la pédagogie de la réforme. Il faut poursuivre et aller plus loin » (Brice Hortefeux) « Nous allons poursuivre, parce qu’il faut de la ténacité » (François Fillon) « Dix mois après, les Français ne sont pas revenus sur leur choix » (Xavier Bertrand) « Ce sont des élections locales » (Eric Woerth)…
Pas l’once d’une interrogation. Et encore moins d’une remise en cause. Dix mois après avoir été triomphalement élu, le président voit son parti être défait dans les urnes et ce ne serait là qu’une péripétie. Au mieux, la traduction d’une impatience. Mais certainement pas une sanction.
Sont-ils aveugles ou fous ? Car la poussée de la gauche est d’abord une défection des électeurs de droite. Le taux d’abstention (34,5%) est un des plus élevés jamais enregistrés pour ce type de consultation. Comment le président pourrait-il aller de l’avant quand il ne rassemble plus dans son propre camp ?
Parmi ceux qui ont déserté, il y a d’abord les classes moyennes, menacées dans leur existence même par la politique économique et sociale du gouvernement. C’est peut-être dans ce secteur de la population que le revirement est le plus impressionnant. Les cadres ont la trouille. Pouvoir d’achat en berne, protection sociale en recul, perspective d’évolution réduite à néant. Pour la première fois dans l’histoire de ce pays, l’angoisse de la dégringolade sociale est devenue le sentiment dominant. L’éventualité de finir pauvre, voire SDF, a atteint ceux qui se croyaient jusqu’à présent à l’abri. La crainte de voir ses enfants vivre moins bien que l’on a soi-même vécu taraude bien des familles.
Nombre d’électeurs, en votant pour Nicolas Sarkozy, ont espéré que celui-ci éradiquerait cette paupérisation rampante et le sentiment d’insécurité qu’elle génère. C’est très exactement le contraire qui s’est produit. Le sarkozysme est devenu anxiogène. « Enrichissez-vous ! » claironnent ces nouveaux Guizot. Mais ils ne suscitent que la peur panique d’un appauvrissement. Le pacte de l’élection présidentielle se disloque.
La réaction des ténors de la majorité, au soir du deuxième tour, ne pourra être interprétée que comme un formidable bras d’honneur. « On s’en fout, on continue ! » Dommage, c’était la dernière tentative de conciliation avant le divorce. Et celui-ci coûtera bien plus cher que la pension de Cécilia.
« Ca va mal finir », pronostiquait François Léotard dans un livre éponyme paru il y a quinze jours. Sur le moment, le catastrophisme du bonhomme m’avait fait sourire. D’autant que je conserve un piètre souvenir de sa carrière politique, et un plus mauvais encore du financement de sa formation, le parti républicain.
Mais, peut-être, le Lénine de Fréjus a-t-il raison. Car la donne est la suivante : la gauche est majoritaire dans les villes, dans les départements et dans les régions. Autrement dit, la majorité des collectivités locales est gérée par l’opposition. Dès lors, le gouvernement et sa majorité peuvent-ils ne pas en tenir compte ? Sur le plan constitutionnel, certainement. Mais il en va autrement sur le terrain politique.
A l’évidence, Nicolas Sarkozy a résolu d’emballer la machine. De passer en force. Après l’empire libéral, voici poindre l’empire autoritaire. Quand les urnes se révèlent impuissantes à réguler le conflit social, on sait comment ça finit : dans la rue.
Le sens de l’Etat commande de lâcher du lest. François Mitterrand, qui n’était pas un parangon de vertu, s’y était résolu après le désastre des municipales de 1983. Pour la plus grande déception des socialistes. Mais, s’il s’était entêté dans la politique mise en place en 1981, aurait-il tout simplement terminé son premier septennat ? Ce n’est pas parce que le président tire sa légitimité du suffrage universel qu’il a pour autant un blanc-seing pendant son mandat. En vieux routier de la politique, Nicolas Sarkozy devrait le savoir : le pays légal ne gouverne jamais bien longtemps contre le pays réel.





