Bakchich
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Mes idoles irakiennes ne sont pas à la télé, mais sur le web

19 mars à 11h52

Je ne suis jamais allé en Irak. C’est un pays que je ne connais pas, mais je regrette, simplement, que nos grands reporters parisiens ne se soient jamais posés la question : « Y a-t-il autre chose que du malheur chez les Irakiens ? ». Je regrette que PPDA et Pujadas ne présentent jamais au 20h du petit écran autre chose que le nombre d’attentats à Bagdad, Kirkouk, Bassora…etc.

Il y a un mois, j’ai eu la surprise de découvrir sur le site web du quotidien anglais The Guardian, un article consacré au poète Sargon Boulus, l’Apollinaire des amoureux de la poésie du Moyen-Orient.

Sargon Boulus est Assyrien. Il a fait entrer la rime arabe dans la modernité. Il est mort en octobre dernier à l’âge de 63 ans, et il aura fallu attendre janvier pour qu’un journal publie un hommage à l’Irakien qui connaissait pourtant le mieux la littérature moderne américaine.

Il faut en dire davantage à ce sujet. En 1967, Sargon Boulus a quitté Bagdad sans un sous pour rejoindre Beyrouth, à pieds. Il n’avait que 23 ans. Et les poètes de la capitale libanaise l’attendaient comme un messie. Mais sans papiers, il se retrouve en prison, avant que quelques fans lui organisent un rendez-vous chez l’ambassadeur des Etats-Unis.

Le poète donne au diplomate un cours magistral sur l’œuvre de Faulkner en quelques minutes, avant d’en attaquer un autre sur les artistes de la Beat Generation californienne. Honteux de ne rien connaître de sa propre culture, le pauvre ambassadeur signe un visa sur le champ à Sargon Boulus.

Durant 40 ans, le poète vit entre San Francisco et Cologne. Et durant toute cette période, il traduit des œuvres de Ezra Pound, W. Shakespeare, Allen Ginsberg, Sylvia Plath, Rilke, Neruda, Vasko Popa et Ho Chi Min…

En France aussi, Sargon Boulus avait des amis. Il venait régulièrement aux rencontres de poésie de Lodève et à ceux de l’Institut du monde arabe. De sa part, Paris a eu aussi droit à quelques vers. Comme ce cours poème qui s’intitule « Le Visage » (voir encadré).

Sargon BOULUS LE VISAGE

Ce visage

Qu tu as croisé sur le pont

Au-dessus du cimetière de Montmartre

Et de tous ses défunts couverts de neige,

Ce visage d’une femme en pleurs

Mordillant ces mains

Ignorant où elle marche

Ne prêtant l’attention ni au vent

Qui lève ses jupes

Ni aux passants ni aux voitures,

Ce visage à cet instant précis

T’a captivé de telle manière

Que tu ne manques pas de le voir

Chaque fois que tu traverse un pont.

Traduit de l’arabe (Irak) par Abdul Kader EL JANABI In Poésie 1, la poésie arabe contemporaine, septembre 2001 Le Cherche-Midi éditeur.

La deuxième révélation sur le net, ce sont les vidéos d’une des plus belles voix arabes.

Jusqu’à il y a quelques mois, Nazem El Ghazali était une voix sans visage pour des millions et des millions d’amoureux de la musique orientale. Puis, grâce à YouTube, c’est le choc. On découvre le visage de cette voix qui a bercé notre enfance. Nazem El Ghazali chantait les poètes et l’amour comme un dieu. Certains disent même que ce fils de Bagdad avait le timbre le plus raffiné du monde arabe. Mais il est mort jeune, à 42 ans, dans son exil à Beyrouth.

Sargon Boulus était Chrétien et Nazem El Ghazali Musulman. Le premier fut l’un de ceux qui ont débarrassé la poésie arabe de ses lourdeurs classiques, le second fut l’un de ceux qui l’ont le mieux interprétée.

Alors que nos reporters parisiens ne nous rapportent que des histoires d’affrontements communautaires en Irak, le net, pour nous permettre de découvrir d’autres réalités. Bien plus heureuses celles-là.

Mes idoles judéo-arabes ne passent pas à la télé, mais sur le web Le bon (SPIP), la brute (MySpace) et le truand (Facebook)

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1 Message

  • Pas facile, de fait, de casser les idées toutes faites et de dire que le monde arabe c’est d’abord une culture, des cultures, ce qui ne signifie pas pour autant que la politique soit très loin (un peu comme dans votre billet à propos de Sargon Boulos)… Je me permets de vous signaler le blog où j’essaie de creuser ce sillon, semaine après semaine ! http://culturepolitiquearabes.blogspot.com

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