Le carton comique français de l’année avait pourtant été programmé. Ce devait être Astérix : 3, 100 millions d’euros, casting poids lourds et international (Shumacher et Cornillac ? On en rêvait…), matraquage promotionnel et marketing ahurissant. Et, dans la botte secrète de ses concepteurs, l’argument de clocher qui devait faire mouche, le coup de grâce censé convaincre les plus réticents des spectateurs gaulois : avec Astérix, le cinéma français montrera enfin qu’il peut concurrencer Hollywood « sur son propre terrain », comme si le dit Hollywood ne se résumait qu’à des films aux budgets exorbitants, mis en scène avec les pieds et pour les cons.
De ce point de vue, le triste Thomas Langman s’est rassuré sur son fantasme mais pas sur son tiroir-caisse. La semi gamelle d’Astérix (7 millions de spectateurs, contre les 10 qui auraient permis d’équilibrer les comptes) est plutôt une bonne nouvelle en ce sens qu’elle témoigne, malgré tout, d’une limite (dans le cynisme, la nullité, la bêtise, l’arnaque, etc…), que le spectateur lambda s’avère encore capable de flairer.
La France d’hier devance la France d’aujourd’hui
Non, le carton est venu d’ailleurs, d’un bled aux allures d’interjection écoeurée (« Bergues ! »), peuplé de rednecks à la française, les fameux Ch’tis. Non pas les Ch’tis dégénérés, oisifs et « consanguins » de La Vie de Jésus de Bruno Dumont et à laquelle la subtile banderole des supporters banlieusards du PSG faisaient sans doute allusion, non pas les Ch’tis en voie de disparition contraints de s’exiler sur une planète Casimir (La Soupe aux choux de Zidi) mais les Ch’tis d’aujourd’hui, c’est-à-dire ceux d’hier, soit tel qu’on aimerait que le présent fut.
C’est vrai pour le film de Boon comme pour la plupart des cartons populaires du box-office hexagonal de ces dernières années : Amélie Poulain (Montmartre sans les Arabes, quel bonheur !), Camping (oubliez Dupont Lajoie ! La vie dans les tentes avait du bon !), Taxi (Marseille, lieu de résistance face à des Allemands portraiturés en nazillons), L’Enquête corse (brouillon des Ch’tis mais en terre Muvrini), et Les Choristes (bande-annonce de la candidature « bâtons sur les doigts » de Ségolène Royal) ont tous fait vibrer la même corde patriotico-nostalgique, à l’heure de la mondialisation, repli tous azimuts d’une France menacée par les plombiers Polonais, les textiles Chinois et les vendeurs de crêpes pakistanais.
Pour un ch’ti budget de 10 millions d’euros, le comique Dany Boon (plutôt drôle) vient de faire la nique à Astérix (quitte à choisir, justice rendue), de talonner La Grande vadrouille dans le livre des records d’entrées en salles et enfin, prouve combien le comique franchouillard est devenu un comique du prurit identitaire.
Bienvenue dans le présent
Jusque-là, le texte se tient, ou presque. Car, emporté par sa thèse séduisante et exagérément systématisée (la forme populaire et comique comme sous-marin d’une idéologie rance de petits commerçants nationalistes et racistes), il embarque le film de Dany Boon dans un vaste mouvement régionaliste auquel, reconnaissons-le, il ne se réduit pas. Pour la critique, le réflexe Amélie Poulain est tenace (voir le texte de Pierre Marcelle, dans Libération du 3 avril 2008) et une clé de lecture trop commode pour s’adapter à tous les terrains.
Au fond, s’il réactive lui aussi la fibre cocardière, s’il se trouve des spectateurs qui ne verront pas de différence entre ce film et Taxi. Bienvenue chez les Ch’tis est une comédie honorable, sympathique même, qui, pour emprunter au vocabulaire sportif, fait équipe. Boon ne joue pas les gens du Nord contre ceux du Sud, les péquenots contre les citadins et par extension, les français contre eux-mêmes et le reste de l’humanité, mais fait le pari de leur cohabitation. Contrairement à Amélie Poulain, Taxi ou Les Choristes qui étaient tous des films « contre » ce qui s’est perdu, Bienvenue chez les Ch’tis ne traite pas l’identité comme un alibi ou le temps révolu comme une catastrophe. Boon s’amuse même à mettre en scène ce fantasme de la bulle rassurante à l’abri du monde (meilleure séquence du film : la femme de Kad Merad, lâchée dans l’univers de ses préjugés) puis à la retourner : bulle glauque, caricaturale et étouffante. Il est urgent d’en sortir. Ce que, mine de rien, Dany Boon fait.










