Le décalage est fascinant. Dans la presse, à la radio, à la télé, il n’est question que de mai 68. Un battage insensé. Chacun y va de son gadget. L’interview de Maurice Grimaud, les photos forcément inédites – mais déjà vues partout – des barricades, le témoignage des anonymes…
Un matraquage qui ne rencontre que l’indifférence générale. L’épopée de la Sorbonne ne passionne personne. Ni ceux qui avaient l’âge d’assister à l’évènement, ni ceux qui ne l’ont pas connu. La jolie révolution de mai – pour reprendre un des multiples clichés - a des allures de gros OVNI médiatique dont on ne sait plus que faire.
Une commémoration qui fait pschitt
Sans doute, quelques esprits éclairés avaient parié que le rappel de l’insurrection étudiante, en ces temps de rejet massif du sarkozysme, ferait recette. La nostalgie des barricades allait s’emparer d’une opinion basculant de la critique à la contestation. Pour un peu, Mai 68 montrerait le chemin à mai 2008.
N’est pas Lénine qui veut. Le beau calcul éditorial a fait un flop. Et il n’était pas trop difficile de le prévoir. Comment, en effet, les couches sociales les plus brutalisées, pourraient-elles s’identifier à ce défilé de révolutionnaires en peau de lapin ? Pas un qui ne fasse partie de l’establishment – on serait tenté de dire la nomenklatura pour rester dans le folklore marxiste. Professeur, recteur, journaliste, député, sénateur, écrivains, communicant… Ils sont aux commandes de la société. Surreprésentés dans les circuits de fabrication de l’idéologie, sous représentés parmi les décideurs économiques, ils mettent en musique au quotidien la partition de l’ordre libéral. La pensée 68, c’est le sarkozisme triomphant.
68 a fait le lit de la mondialisation
Nul besoin d’invoquer le spectre du reniement ou de la trahison. « L’anatomie de l’homme est la clé de l’anatomie du singe », expliquait déjà Marx en son temps – référence appropriée en la circonstance. Sous le masque du libertaire, il y avait un libéral. Ce vieux monde qu’entendait liquider la conspiration des ego estudiantins, c’est justement celui auquel Nicolas Sarkozy est en train de porter le coup de grâce. « Il est interdit d’interdire » criait-on dans les rues du quartier latin. Quel actionnaire du CAC 40 ne reprend pas ce slogan aujourd’hui ? Et Laurence Parisot ne pourrait-elle s’écrier à son tour, soyons réalistes, demandons l’impossible. Quand au chef de l’Etat, il y a belle lurette qu’il jouit sans entraves.
Oui, vraiment mai 68 est une magnifique ruse de la raison. Drapé dans les plis du drapeau rouge, le capital inaugurait la destruction des cadres qui entravait sa mue. Feu sur la nation, la patrie, la famille, le travail.. On ne parlait pas encore de mondialisation, mais, déjà, on en faisait le lit.
Car au chapitre du bilan, la cueillette est maigre. Mai 68, nous rabâche-t-on, aurait été une formidable révolution culturelle et sociétale. Soit. Exerçons notre droit d’inventaire.
L’héritage ? Quel héritage ?
La libéralisation de la contraception ? C’est un député de droite, Lucien Neuwirth, qui la fait adapter par l Assemblée nationale en décembre 1967. La légalisation de l’avortement ? C’est Simone Veil, ministre de droite qui l’arrache en janvier 1975.
L’abaissement de la majorité civile à 18 ans, c’est Giscard qui la fait voter en juin 1974. Comme le divorce par consentement mutuel, en juin 1975.
L’abolition de la peine de mort, c’est à Robert Badinter, ministre de François Mitterrand -homme politique issu de la droite- qu’on la doit. Bref, même s’il est navrant de le constater, la droite a davantage changé nos vies que Cohn-Bendit, Geismar et Sauvageot.
Certes il y a les accords de Grenelle. Ils ne doivent rien au fameux esprit de mai, mais tout aux formes classiques classiques de la mobilisation ouvrière : l’action syndicale et la grève. Tout ce que conchiaient justement les gardes rouges en carton-pâte de l’époque.
Comment les soixante-huitards, rejetons bénis des trente glorieuses, aujourd’hui retraités alertes à fort pouvoir d’achat, pourraient-ils faire rêver la France ? Si révolution il devait y avoir, elle se ferait assurément contre eux, parce qu’ils sont le pouvoir en place.
Un embouteillage dans la reproduction sociale
Au fond, le temps a ramené Mai 68 à sa juste échelle. Un formidable embouteillage dans la reproduction sociale. Des apprentis notaires qui se prennent pour des révolutionnaires, parce que la génération qui les précède ne libère pas les postes assez vite.
Qui se passionnerait pour pareille trajectoire ? Au regard de 36, des Brigades internationales, de la résistance, l’affaire manque de panache et de tragique. C’est Courteline, certainement pas Hugo ou Malraux.
Dois-je le dire, je ne vois qu’un intérêt à ces commémorations. Elles annoncent l’extinction prochaine d’une génération qui depuis 40 ans – j’avais 9 ans en 1968 - m’assomme par son arrogance et son terrorisme intellectuel. Au moins passerai-je une retraite paisible…




