Comment un agitateur professionnel, mais auto-proclamé amateur, avait-il pu accepter l’invitation du chantre de la franchouillardise, du consensus lisse débité au kilomètre à l’heure de la sieste ? N’allait-il pas lui aussi tomber dans le piège de la « pipolisation » ? Un révolutionnaire peut-il, selon une expression d’Umberto Eco, faire la révolution avec l’accord de la maréchaussée ? C’est bien sûr oublier que dans notre société horriblement capitaliste Che Guevara est un pin’s avant d’être une vision du monde, et surtout, que Besancenot occupe dans l’échiquier systémique une place parfaitement précise et identifiée. Il est celui, parmi d’autres, qui produit en plein cœur de la citadelle, l’illusion d’une radicalité prompte à la faire vaciller et qui nous rassure sur notre capacité à nous ériger contre une société de la performance et du format qui le matin nous effraie et le soir nous convient. Rions donc un peu.
Un poisson dans l’eau !
Dès l’ouverture de l’émission, les choses sont pliées : accompagné du maître de cérémonie, Besancenot descend les marches d’un plateau rouge et vert, sous les applaudissement nourris d’un public panurge. La semaine prochaine, les mêmes accueilleront sans doute avec la même ferveur béate, un député de l’UMP, Brice Hortefeux, Diam’s ou Pascal Sevran s’il était encore vivant. À peine installé, Drucker met en scène la dimension exceptionnelle de l’émission. On avait jamais vu autant de photographes sur le plateau, lance-t-il à son invité hilare, même pas pour Madonna ! Coup double de Drucker qui légitime son « coup » (ici, on reçoit des « vraies » stars) et pour Besancenot qui, ne résistant pas au savon du présentateur, s’affirme comme un porte-parole populaire de la France des petites gens. En guise de réponse, un argument juste et parfaitement rôdé : nous sommes une organisation populaire, réplique-t-il en substance, il est donc normal de venir parler au peuple dans un cadre – Vivement Dimanche – qui est lui est familier. Bientôt Besancenot dans Combien ça coûte, en double page dans Voici ?
Pin ups devant thons derrière
À l’aise comme un poisson dans l’eau, Besancenot s’avère pour Drucker un client idéal : des « résistants » de tous poils s’enchaînent sur le canapé rouge et délivrent leurs doléances sociales dans une ambiance feutrée et cool, entre claquements de mains d’un public forcément acquis aux causes des opprimés, œil plissé et concerné de Drucker et rires complices : « Eh ben dites donc ! s’exclame une représentante des luttes sociales à qui Drucker rappelle que les patrons s’en mettent plein les fouilles, on nous prend pour des blaireaux ! ». Un frisson approbateur parcourt le public qui sent vibrer sa corde populiste. Vieux routard de la télévision comme machine à dépolitiser, Drucker sait combien l’utopie révolutionnaire prêchée par son invité partage avec la France d’en bas qui regarde son show dominical, c’est à dire toute la France, une même passion pour le bon sens, les mêmes visions simplistes, les mêmes indignations, les mêmes engagements commodes. Résultat, l’un et l’autre avancent sur du velours, les sans-papiers, les hôpitaux, les exploités, les pauvres, les minorités (Taubira, en louangeuse de la cause mémorielle) tous, pour légitimes qu’ils soient, délivrent leurs expériences et enfoncent le même clou d’une exploitation décidément insupportable. À entendre les uns et les autres fantasmer à longueur de minutes un monde binaire, on se croirait revenu aux heures de l’ORTF avec les « puissants » dans le rôle de ministres de l’Information et le peuple dans celui du Grand Opprimé. Car sous une forme pop et gavroche, le discours forcément sympathique de Besancenot possède un parfum d’anachronisme, quelque chose de vieillot et d’un brin puritain : l’homme croit encore qu’il existe encore des frontières à transgresser. Prenons l’exemple de la parole neuve, ou le mythe du Grand Soir, qui doit faire oublier l’extrême libéralisation des discours, la prolifération et la diversité des points de vues et des opinions cathodiques. Or si l’on peut tout dire à la télévision – et on peut tout dire même, et surtout chez Drucker - c’est comme si l’on ne disait rien.
Au fond, on réalise combien le discours révolutionnaire, combien l’alter-attitude est non seulement parfaitement soluble dans l’eau médiatico-capitaliste mais qu’elle est symboliquement majoritaire. Pour le Bien, contre l’exploitation, pour les gens qui travaillent dur et qui n’arrivent pas à boucler les fins de mois et contre les consortiums financiers iniques, pour les petits pots de terre qui s’opposent aux cuves de fer, contre le racisme, etc…. Soit la longue litanie de la mauvaise conscience capitaliste.
Le Che sonne toujours deux fois
La révolution Besancenot est un consensus quasi absolu qui s’ignore ou feint de s’ignorer. Pour autant, il s’agit de maintenir vivace l’illusion du militant engagé, de ce chien « au calme olympien » (Krivine) venant déranger le jeu de quilles médiatico-capitaliste. C’est la fonction d’un humoriste du Djamel Comedy Club qui surgit alors et administre une piqûre de rappel attendue, une mise en abyme qui éclaire précisément ce que l’émission n’est pas et ce qu’elle s’évertue à simuler : « Besancenot chez Drucker, c’est comme Che Guevara chez Leon Zitrone ! ». Nouvelle salve d’applaudissement, sourires entendus de Drucker et de Besancenot qui savent qu’à ce moment précis du show, il s’agit de sauvegarder le principe de minorité sur lequel ce barnum s’est monté et de faire passer l’arnaque énoncée par ce montage photographique montrant côte à côte le visage poupon du facteur et celui du Che et qui, depuis la prise d’antenne, occupe en continu l’un des pans du décor.
Besancenot fait ainsi défiler tous les clichés de la contestation, tous les stéréotypes de l’alterpanoplie qu’au fond de soi, tout le monde porte : Jean Ferrat pour la statue du commandeur raillant de sa voix rauque la déshumanisation du monde, Bernard Lavilliers le poète des ouvriers aux mains rugueuses, des potes rappeurs et autres esthètes du béton, un clip (« Laissez-les vivre ») réalisé par une bande de cinéastes hyper engagés contre l’expulsion d’adorables enfants scolarisés, le chanteur du groupe Zebda achevant sa prestation par des « salutations révolutionnaires ! » saluées par Drucker et des tonnerres d’applaudissements. Au fond, le spectacle druckerien révèle un malentendu sur lequel se fonde notre culture de la contestation : les résistants (de gauche, anti-Sarkozy, anti-racistes, anti-méchants loups) se croient ou font semblant de se croire minoritaires alors qu’ils sont symboliquement majoritaires. Un paradoxe que ce Vivement Dimanche a, une fois encore, magistralement révélé.
Drucker chez Besancenot ?
Dans la seconde partie de l’émission, l’impayable Claude Sérillon a ce mot formidable à propos du leader de la LCR : « Il tient des propos qu’on entend rarement à la télévision ! ». C’est vrai, sauf que ce sont des propos que l’on entend tout le temps, partout et sur toutes les chaînes, de la moindre émission de divertissement qui se veut citoyenne aux dizaines de socio-talk show qui remplissent les grilles du câble. Dur d’être révolutionnaire lorsque la maréchaussée pense comme vous. Lorsque l’on est seul à penser comme tout le monde (au moins 55 % pour le Non à l’Europe), autant devenir franchement populiste. Espérons qu’un jour Besancenot invite Drucker à un congrès de la Ligue. Après tout, ils sont si proches.










