La décision de supprimer les numéros des départements sur les plaques d’immatriculation de nos véhicules est un nouveau coup porté à l’enseignement de la géographie mais aussi à la vulgate de l’humour français, façon almanach Vermot et à la totalité de nos cultures.
Ah, qu’il était savoureux de parcourir nos belles provinces françaises dans notre belle jeunesse. Papa, dans sa vieille 4 CV, doublé par une limousine Citroën 15 CV, immatriculée 75, ne pouvait pas s’empêcher de jurer : « Parigot, tête de veau, Parisien, tête de chien ». C’est ainsi que l’on enseigne la versification façon Victor Hugo à ses ouailles. Nous les enfants éblouis, apprîmes ainsi, car notre haridelle à quatre roues était toujours dépassée par de fiers destriers, l’essentiel de la culture française.
Le 01, c’était le plouc de l’Ain, voisin du coquin 69 lyonnais, une posture dont notre jeune âge ne pouvait supputer les délices. En suivant la RN7 chantée par Trénet, nous entrions ensuite chez le dromadaire drômois (26) qui se traînait devant nous, alors que le 07 ardéchois (pays de la châtaigne) préférait la RN 86 voisine en longeant les vignes de Côte rôtie, Saint-Joseph et Cornas (oui, on apprenait aussi la France viticole).
Après Valence commençait la terre des 84 vauclusiens, toujours bourrés, et celle des 13 marseillais, dangereux émules de Pagnol et Raimu (leçon de littérature et de cinéma) qui roulaient n’importe comment en doublant à droite. Enfin, c’était l’arrivée chez les 06, des lambins grabataires dans leurs cabriolets hors-de-prix volés à la plus-value des travailleurs exploités ( premiers éléments de politique).
Si papa décidait pour changer de découvrir les campins de l’Atlantique, après avoir campé sur la plage de Sète en saluant les mânes de Brassens, nous prenions la route des Corbières (11, excellent picrate) avant d’arriver sous les remparts de Carcassone en fredonnant du Trénet (leçon de musique). Puis, c’était la litanie des Pyrénéens (64 et consorts), les favoris du paternel qui nous apprenait les rudiments de la guerre d’Espagne car les Républicains anars s’étaient réfugiés en masse à Toulouse.
Les voyages en montagne nous permettaient de découvrir les 73 savoyards (un bon apremont au goût de pierre-à-fusil) et les 74 haut-savoyards qui oubliaient toujours d’éteindre leurs anti-brouillard. Un aperçu de la culture locale nous faisait apprécier le reblochon, la fondue, et les diots au vin blanc (leçon de gastronomie).
Voilà comment une jeunesse a été éduquée sur les routes. L’ennemi number one (rudiments d’anglais) c’était quand même le chauffard de la région parisienne : le 75 qui se croit seul sur la route, le 78, un nabab prétentieux, le 92, un con qui ne sait pas conduire, à peine dépassé dans l’opprobre par le 93, un évadé de l’asile de fous.
C’est pourquoi, à l’heure où Darcos veut revigorer l’enseignement, il est criminel, voire dangereux, de supprimer nos numéros : aurait-il l’idée d’appeler Sarko "triple zéro" alors qu’il est si facile de dire : « OOO » ? ( leçon de mathématique).








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