Les mauvais calculs des Forces du 14 mars (nom de la majorité parlementaire), dirigées par le sunnite Saad Hariri, le druze Walid Joumblat, et les deux chrétiens maronites Samir Geagea et Amine Gemayel, ont offert un beau cadeau au Hezbollah et à l’opposition. La victoire militaire à Beyrouth bien sûr, mais surtout la possibilité d’imposer ses conditions. Ce sera notamment le cas avec une nouvelle loi électorale et la formation d’un gouvernement d’union nationale. Ce qui devrait changer toute la donne dans la région : l’opposition sera majoritaire et, par là-même, la Syrie reprendra sa revanche. L’erreur majeure commise par l’actuelle majorité a été de trop miser sur l’Arabie Saoudite, l’Égypte et les États-Unis, beaucoup moins sur la France dont les positions étaient jugées « floues et molles » par Sâad Hariri. Pour preuve, excepté des déclarations menaçantes ces derniers jours, ces pays ont fini par accepter le fait accompli sur le terrain. La déclaration du chef de la diplomatie saoudienne, le prince Saoud al-Fayçal, soulignant qu’un rôle positif de la Syrie dans l’apaisement de la situation au Liban est le « bienvenu » n’était rien d’autre qu’un message à ses alliés libanais pour qu’ils cèdent et dialoguent avec leurs ennemis.
Sur tous les plans (militaire, politique et médiatique), la « bataille » de Beyrouth a montré la fragilité et le manque de vision de Saâd Hariri et de ses lieutenants. Ces derniers, lors d’un récent voyage à Paris, déclaraient que le « Tayar d’Al-Moustakbal » (le Courant du futur), leur soi-disant parti politique, était prêt à toutes les éventualités. Et que le Hezbollah ne tombera pas dans le piège en retournant ses armes contre les Libanais et non contre Israël. Les proches de Hariri ont même laissé entendre que leur milice était bien formée à la guérilla urbaine… Les milles et quelques combattants de ce courant sunnite recrutés dans les villages du nord du Liban et parqués dans des sociétés écrans de sécurité créées pour l’occasion, n’ont pas résisté plus de douze heures. Sans parler du discours communautaire employé qui n’a jamais mobilisé les sunnites des régions voisines à venir défendre Beyrouth.
De son côté, surprenant tout le monde, le Hezbollah a continué sur sa lancée en s’attaquant au fief de Walid Joumblat, dans les montagnes druzes. Ce qui a contraint ce dernier à remettre ses armes à son vieil adversaire politique, le druze Talal Arslan qui, à son tour, les a donnés à l’armée libanaise. Quoi qu’il en soit, malgré les rencontres de Joumblat et de Hariri avec des émissaires étrangers et arabes, ces deux personnalités libanaises étaient de facto placées en « résidence surveillée », par le Hezbollah qui pouvaient les arrêter à tout moment.
La récente réunion des ministres arabes des Affaires étrangères au Caire où la Syrie, représentée par son ambassadeur auprès de La Ligue Arabe et non par son ministre des Affaires étrangères, est parvenue à contrecarrer toute condamnation du Hezbollah représente un tournant majeur de la crise libanaise. Pire, la délégation arabe qui s’est rendue à Beyrouth, dirigée par le Premier ministre du Qatar, montre que le camp des « modérés » à savoir l’Arabie Saoudite, l’Egypte et la Jordanie a perdu. Et qu’il était incapable de peser sur la situation.
En tout état de cause, le grand perdant des derniers évènements au Liban restent les États-Unis qui viennent, avec la victoire du Hezbollah et de ses alliés iraniens et syriens, de perdre une carte importante après les revers essuyés en Irak et en Palestine. Dans ce contexte, la « conquête » de Beyrouth par le Hezbollah chiite est avant tout un message adressé à l’administration américaine à la veille de l’arrivée de George W. Bush en Israël pour participer aux festivités des 60 ans de la création de l’Etat hébreu. Le président américain, qui s’est contenté de condamner verbalement le Hezbollah, d’affirmer son soutien au gouvernement de la majorité dirigé par Fouad Siniora et d’annoncer l’étude d’aides à l’armée libanaise, a finalement convaincu ses alliés, les Forces du 14 mars, que Washington n’est pas prêt à se « mouiller » pour eux. Dans ce contexte, à Beyrouth, rares sont ceux qui voient comment la majorité gouvernementale pourrait renaître de ces cendres. Surtout après que le Hezbollah et ses alliés aient démontré qu’ils peuvent, à tout moment et sans l’aide des Syriens, envahir presque toutes les régions du Liban.
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