Le 27 mai prochain, Patrick Devedjian va annoncer les résultats d’un concours d’architecture, qui feront date. Qui sera le lauréat de la tour Signal, à La Défense ? Foster, Libeskind, Jean Nouvel, Wilmotte ou Jacques Ferrier ? Le vainqueur aura pour glorieuse tâche de livrer, en 2015, une tour de plus de 300 mètres de haut. Du jamais vu en France ! Une tour d’autant plus étonnante qu’elle abritera à la fois des bureaux, des commerces et des logements de luxe.
L’annonce est attendue avec impatience, évidemment, par le petit monde de l’architecture. Cela faisait longtemps que l’Etat français – en l’occurrence l’Etablissement public d’aménagement de La Défense (EPAD), présidé par Patrick Devedjian, président du Conseil général des Hauts-de-Seine – ne leur avait pas offert le loisir de s’éclater un peu.
L’annonce du 27 mai est aussi très attendue, mais pas pour les mêmes raisons, par plusieurs centaines d’habitants de La Défense, qui vivent dans la résidence Les Damiers, en bord de Seine. Car l’un des cinq projets en lice, celui de Jacques Ferrier, prévoit la démolition de leurs immeubles, pour y édifier la tour Signal. Mais les résidents des Damiers n’ont pas la moindre envie de faire leurs cartons… Ils ont décidé de se battre, pied à pied, contre le projet. Le 28 janvier dernier, les 250 familles locataires de ces immeubles de béton très années 1970, ont trouvé dans leur boite à lettres un petit mot qui les a glacés : « Logis transports a envisagé la vente de votre immeuble à un investisseur privé qui souhaite libérer l’immeuble ». Leur bailleur social, Logis Transports, a bel et bien signé une promesse de vente à un promoteur. Et pas n’importe lequel : le numéro un de l’immobilier de luxe en Russie ! L’architecte Jacques Ferrier est en effet associé, dans ce projet, à la société Hermitage, qui a l’intention de raser les Damiers pour y construire du grand, du beau, du clinquant. Et ça, on vous prie de le croire, Hermitage sait faire.
Ce nouveau venu parmi les promoteurs français est une filiale de Stroïmontage, le promoteur le plus en vue de Russie, également connu sous le nom de Mirax. Stroïmontage, créée en 1994 par deux jeunes et beaux entrepreneurs de Saint-Pétersbourg, Sergueï Polonski et Arthur Kirilenko, a connu une croissance aussi fulgurante que la fortune de ses fondateurs. Ce sont eux qui bâtissent actuellement les plus hautes tours d’Europe, les fameuses tours de la Fédération, à Moscou, qui culmineront à 500 mètres.
Mais en France, personne ne les connaît. Emine Iskenderov, le patron de la filiale française, a eu un mal fou à convaincre les banques de lui ouvrir un compte ! Quand les banquiers l’ont vu arriver, dans son monospace Mercedes noir aux vitres fumées, en costume rayé, ses cheveux longs coiffés en arrière, façon Sarkozy junior, ils n’ont pas pu s’empêcher de se poser des questions sur l’origine des fonds. Délit de sale gueule ou soupçon légitime ?
« Un film sur la mafia russe »
Nos confrères spécialisés dans l’immobilier, en tout cas, ont toujours plus de questions que de réponses. Une douzaine de journalistes se sont vu offrir un voyage à Saint-Pétersbourg et Moscou par Stroïmontage, en juin 2007. Il y avait là notamment l’AFP, Le Point, Le Figaro… Ils sont revenus éberlués par ce qu’ils ont vu ! Un grand show et très peu d’infos. « J’ai eu l’impression d’être dans un film sur la mafia russe », raconte l’un d’eux. Impossible d’obtenir des informations claires sur les comptes du groupe et son actionnariat. Lors du grand salon de l’immobilier (Mipim) à Cannes, en mars 2008, Hermitage a de nouveau sorti le grand jeu, conviant ses invités à une soirée « caviar et champagne ». Entre deux coupes, Emine Iskenderov a donné une interview pétillante à Businessimmo.tv. Le mot qui revient le plus souvent dans sa bouche ? Luxe. « Il y a de bons immeubles de bureaux à La Défense, mais pas de logements de luxe, pas d’hôtel de luxe ni de magasins de luxe ». Les habitants des Damiers seront ravis d’apprendre qu’à la place de leurs cages à lapin, Emine a l’intention de mettre en vente 500 appartements à plus de 10 000 € le m2.
Hermitage soigne aussi ses relations avec les élus de la région parisienne, où il espère gagner des chantiers prestigieux. Une cinquantaine de maires ont été conviés à visiter des chantiers à Saint-Pétersbourg, en octobre 2007, lors d’un voyage de l’Association des maires d’Ile de France. Et pour mettre toutes les chances de son côté, Hermitage a pris soin de s’inscrire dans le discret « cercle du partenariat en Ile de France », le lobby des patrons qui aiment les élus locaux, aux côtés de Veolia, Bouygues ou la Sodexho…
Tous ces efforts seront-ils couronnés de succès ? Hermitage pourra-t-il bâtir sa tour géante en forme de H aux portes de Paris, comme le suggère le montage de son site Internet ? Réponse le 27 mai. Mais quelle que soit l’issue du concours, une chose est sûre : Hermitage a bien l’intention de marquer le paysage parisien de son empreinte d’ours.
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