C’était un rituel. Depuis 2004, à chaque inauguration du festival de Cannes, Thierry Frémeaux, le directeur artistique du festival, faisait sa conversation virtuelle d’une demi-heure. Et il semblait aimer ça Thierry ! Peut-être était-ce, pour lui, une manière d’échapper à la fournaise de la croisette et aux égos des stars, des critiques, des professionnels… Bref, de tous ceux qui se croient importants en se trouvant dans la plus importante ville du cinéma au monde.
Cette année, Thierry Frémeaux n’a pas eu sa demi-heure de répit. Je regrette pour Thierry qu’aucun journaliste n’ait pensé à se transformer en modérateur pour organiser le rendez-vous de cette année. Pourtant, Thierry trouvait formidable cette idée de répondre par téléphone aux questions d’internautes anonymes. Malgré son agenda chargé, cette demi-heure était un bonheur pour l’homme le plus important du festival, d’échapper à la connerie cannoise et faire la conversation avec Lolo, Blaky, Marmciné, Maurice, Sophie et les autres…
C’était des questions de non-journalistes qui, souvent, surprennent par leur qualité et le fait d’être déroutantes. J’ai compris il y a bien longtemps que Cannes n’était pas un moment sacré de cinéma, mais bien un moment de représentation de cinéma. C’était, je crois, en 1985. Durant l’édition de cette année-là, il m’arrivait de faire le montage des pages Cannes pour le quotidien Libération. Un soir, j’ai eu à faire la mise en page d’une interview de Martin Scorcèse, par Serge Daney. Alors qu’avec mon cutter, j’étais tout occupé à découper et monter son article, Serge Daney était heureux de m’expliquer son bonheur de critique cinéma, à ne pas être à Cannes. « Tu vois Nidam, me dit-il. Il y a deux jours, j’ai pris le Concorde pour New York [à l’époque, Libé commençait tout juste à se boboïser]. Je suis resté uniquement le temps de faire l’interview de Scorcèse et de revenir à Paris. Pour moi, rencontrer chez lui un des cinéastes qui à le mieux filmé sa ville natale est plus important que de faire du surplace à Cannes ».
Ainsi, durant le temps de la durée du festival de Cannes, Serge Daney était tout content d’expliquer, à Paris, son pied de nez à ses collègues (les critiques) en train de faire de la figuration sur la croisette. Un soir, après avoir fini le montage d’une page « spécial Cannes », Daney m’interpelle en la lisant : « Tu te rends compte. Maintenant, il y a des pseudos critiques de cinéma qui croient avoir rempli leur devoir journalistique pour l’année, uniquement après avoir croisé, à Cannes, des actrices, des acteurs, des scénaristes, des producteurs… ». Je me souviens avoir alors posé la question : « Ah, c’est pour cela qu’on dit croisettes ? ». Daney s’est pris d’un fou rire à n’en plus finir. Si Serge Daney avait été encore parmi nous, je crois qu’il aurait adoré organiser et modérer, de Paris, un chat avec Thierry Frémeaux. Juste avant le début du chat, Daney aurait certainement dit, avec son fameux sourire malicieux : « Ah, j’ai sélectionné des questions de cinéphiles pour Thierry, qui vont le sortir de sa rigidité cinéphilique ».






