Pour celles et ceux qui n’ont pas lu la première partie des aventures du pauvre Dédé la sardine, lire ici.
Le tribunal de commerce de Paris est un endroit épatant. Les juges et parties sont assis autour d’une grande table. Reste à apporter des couverts et on pourrait déjeuner. Sauf qu’aujourd’hui ce n’est pas possible. A cause de la vaisselle. La violence interdit la proximité de faïence à portée de la main. On vous a déjà informé de l’affiche du jour : « Dédé la Sardine et le Comité Olympique russe contre Total ». Souvenez-vous du pourquoi des dollars. Dédé et le Comité ont signé, jadis, un accord avec Elf pour faire couler le pétrole soviétique, noir caviar.
Mais, passant des mains de Loïk Le Floch-Prigent à celles de Philippe Jaffré, Elf renonce soudain à tout ce jus bénit. Voilà un Dédé, un Comité, pas contents et qui demandent réparation. D’ou les milliards dont on parle aujourd’hui. Après la plainte, l’affaire a roupillé dix ans. Explication de l’octogénaire Dédé : « ils ont gagné du temps en pensant que j’allais crever … ». Manque de chance pour Total, qui, en prenant le contrôle d’Elf, a aussi hérité du procès. André Guelfi suit un régime légué par Jeanne Calmant.
Mazette, les trois juges sont cinq
Depuis quelques mois, une troïka de juges du Tribunal de commerce de Paris, les présidents Geronimi, Boucher et Delorme se sont donc enfin collés à l’étude de cette antique affaire de pétrole contre ingratitude. Tout va bien jusqu’au 14 avril dernier. Soudain, face à elles, les parties croient voir double : les trois juges sont cinq. Jacques Homo et Bernard Prugnat, qui va présider cet attelage recomposé, sont les deux nouvelles robes. Manœuvre légale puisque « ce ne sont pas des hommes qui jugent mais une Chambre », dit le code.
Mais Jean-Michel Bargiarelli et Olivier Pardo, avocats de Guelfi et du Comité russe, observent immédiatement que la musique que l’on joue ici n’est plus la même. Que, par exemple, le tribunal des cinq refuse d’entendre le témoignage de Geneviève Gomez, pourtant ancien bras droit de Philippe Jaffré, alors pdg d’Elf et mort depuis. Rendus méfiants, les avocats décident de cesser de jouer à la marelle judiciaire avec le club des cinq. Et mercredi matin, c’est avec sous son bras une « Requête aux fins de récusation » que Jean-Michel Bargiarelli arrive quai de Corse, au palais. Ces chapitres étant résumés, c’est ici que le barnum commence.
Les puissants avocats de Total s’en prennent d’entrée au pauvre Bakchich. Qui n’a pour unique pouvoir que sa totale (avec un « e » à la fin) liberté : – Monsieur le président Prugnat, voilà que Bakchich nous accuse ce matin : « il paraît que nous vous payons pour obtenir votre faveur ! »
Le président Prugnat regarde ses chaussures. Tâche méritoire quand, enrobé de noir, on est assis à une lourde table. On en apprend plus sur les causes de cette ambiance, genre Titanic, en résumant la requête déposée par l’avocat de Dédé. Maître Bargiarelli s’étonne que le président Prugnat puisse siéger dans un tribunal qui met en cause Total. Dans le civil, ce magistrat consulaire a fait sa carrière chez Rhône Poulenc, société bien ligotée à la holding de Total. Et que c’est en tant que candidat de l’Union des Industries Chimiques, dont Total est la plus belle molécule, que Bernard Prugnat a été élu magistrat. Voilà une remarque bien basse. Et injuste. Puisque les avocats de Total, ceux qui lisent Bakchich de travers, plaident la bonté naturelle de l’homme dès « qu’il met le pied ici, quai de Corse, au Tribunal de commerce ». Du passé faisons table rase… La rouge chanson est le paradoxal refrain des conseils de la multinationale pétrolière. Rires (étouffés) dans la salle.
Ce procureur qui veut faire taire
Et c’est Olivier Pardo, le conseil du Comité olympique russe, qui prend la réplique. Lui veut évoquer un étrange épisode de ce cheminement judiciaire : « Le 14 avril, quand nous sommes arrivés à l’audience pour rencontrer – à notre surprise – cinq juges, seuls trois noms étaient affichés à la porte de la salle. Ce qui signifie que le greffe lui-même ignorait cette passe à cinq. Pourtant, huit jours plus tôt, notre confrère Rosenfeld, conseil de Total avait, lui, communiqué ses dossiers aux cinq juges, et nous à seulement trois… »
Magie. Nous passons de l’or noir aux sept boules de cristal : comment maître Rosenfeld a-t-il pu expédier des conclusions à des magistrats qui n’existaient pas encore ?
Difficile d’en comprendre plus dans les hurlements. Le procureur, un grand barbu, devient hystérique sur un mode et un ton rarement vus et entendu. Il ne dit pas « Fermes ta gueule ! » à Pardo , mais le cœur y est. « Monsieur le président faites le taire, mais faites le taire. Taisez-vous ! »
On s’attend au pire. Même à des robes déchirées. Bargiarelli vient se joindre à la mêlée ouverte, tente de faire taire ce procureur qui veut faire taire. Vraiment ! Que tout cela est terre à terre. Le président Prugniat quitte alors la ligne noire de ses chaussures pour suspendre l’audience. Mais la partie de bras de verbes continue avec le proc’. Et les cinq juges reviennent pour dire qu’il faudra revenir le 30 juin. Selon les spécialistes, en ne quittant pas immédiatement le ring, dès la requête en récusation mise sur la table, Bernard Prugniat aurait commis une entorse au droit ? Mais aller parler de droit à cet instant semble mal élevé.
J’entends des internautes qui rigolent au fond de la salle : « Alors Bakchich défend Guelfi ? ». Quelle méchante question. Le problème est le suivant : quand André Guelfi, ou un marginal de la même matière, est le client d’un tribunal, faut-il forcément oublier les lois « made in France » pour appliquer le code pénal en vigueur à Rangoon ou le droit écrit en Corée du Nord… La réponse ressemble à une question du bac. Sur Montesquieu.






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