Alléluia ! Le réalisme socialiste est de retour. 19 ans après l’effondrement de l’Union soviétique, 40 ans après la fantasmagorie révolutionnaire de 1968, Cannes réhabilite un genre que l’on croyait – espérait ? – à jamais disparu, le cinéma militant (pour ne pas dire, s’agissant de l’Education nationale, de classe ou scolaire).
Vous avez aimé « La moisson au Kolkhoze Lénine » ou « L’héroïque combat des travailleurs du Kombinat Octobre » ? Alors vous applaudirez « Entre les murs » de Laurent Cantet.
Enfoncés, SOS racisme et le « Black-blanc-beur » de la Coupe du monde de foot en 1998. Au hit-parade du politiquement correct, Cantet est assuré de l’emporter. Le quotidien d’une classe de Français de 4ème au collège Françoise Dolto (ca ne s’invente pas !) dans le XXème arrondissement parisien. Les bobos, descendus de leur vélib pour l’occasion, s’esbaudissent. L’aventure est au bout de la ligne de métro, sinon au coin de la rue. L’exclusion, la violence, le social, les minorités visibles (comme il est de bon ton de dire aujourd’hui)… Tout ce que, justement, ils cherchent à fuir, en mettant leurs enfants dans le privé.
Histoire d’être plus convaincant, dans la meilleure veine stalinienne, ce film, qui se présente comme un documentaire, est joué par ses propres protagonistes. En d’autres temps, on aurait bêtement appelé ça de la propagande. Cantet préfère parler de « re-création », qui est au cinéma ce que la tartuferie du « Romanquête » inauguré par BHL est à la littérature. Et vas-y que j’en rajoute dans le choc des cultures et l’abnégation du prof, c’est pour la bonne cause. Hier, il ne fallait pas désespérer Billancourt, aujourd’hui c’est la gauche Télérama qu’il s’agit de sauver.
On sait ce qu’il en coûte de repeindre le réel. De nier ou minorer les problèmes. Il y a quelques années, des âmes vertueuses expliquaient que, face à la crise des banlieues, il suffisait de repeindre les cages d’escalier et de réparer les ascenseurs. On a vu le résultat.
Aujourd’hui, Cantet nous somme d’être optimistes. Entendez le message : le dévouement enseignant triomphe de toutes les difficultés - Xavier Darcos ne dirait pas mieux. Bref, paix sur terre aux hommes de bonne volonté et aimons-nous les uns les autres.
Dans quel monde vivent donc les jurés de Cannes, et la critique, pour croire que ce remake de « Mère courage au pays du melting-pot et de la syntaxe défaillante » édifiera les larges masses ? Ce ne sont certainement pas les enseignants qui applaudiront, eux qui endurent des conditions de travail de plus en plus dégradées. Et pas davantage les parents, orphelins de l’école de Jules Ferry et de l’élitisme républicain. Question à 100 balles : combien seront-ils, parmi les spectateurs d’ « Entre les murs » à vouloir inscrire leurs enfants dans le merveilleux collège Françoise Dolto ?
Je le confesse, odieux réac que je suis, les films d’Eisenstein et le théâtre de Brecht m’ont toujours profondément emmerdé. Et je ne doute pas qu’il en aille de même avec « Entre les murs ». Je leur préfère, par exemple, les films de (ou avec) Clint Eastwood. L’inspecteur Harry comme Million dollars baby . Plus complexes, plus ambigus et, au final, plus dérangeants. Humains en somme. Tout ce que Cannes déteste justement, puisque le vieux Clint n’a eu droit qu’à un lot de consolation aà travers un prix spécial du jury - partagé avec Catherine Deneuve - pour l’ensemble de sa carrière. C’est drôle, mais je crois que l’on regardera encore Eastwood quand on aura déjà oublié Cantet…








