Cher Ph.B.,
votre article est, comment dire… complètement à côté de la plaque. J’ai bien essayé de trouver une expression plus polie pour dire la même chose, mais aucune ne m’a paru appropriée. Vous avez faux sur à peu près toutes vos affirmations :
1. Pas de différence fondamentale entre libéralisme "à l’anglaise" et libéralisme "à la française". Lisez Say, Bastiat, ou leurs collègues de l’époque, ce n’est en rien moins plus étatiste ou moins libre-échangiste que Smith ou Ricardo.
2. Le rapport entre Quesnay et Smith est plutôt distant. Le premier était le plus éminent des premiers "physiocrates", une école de pensée qui attribuait un rôle prépondérant à l’agriculture, considérée comme la seule véritable activité productive. Le système de pensée de Smith est considérablement plus complexe et fait une place importante au rôle de l’Etat, auquel incombe la responsabilité de la production de divers biens publics.
3. Croyez-vous sincèrement que quiconque soit assez stupide pour prôner "un renard libre dans un poulailler libre" comme un modèle de régime politique ? Prétendre cela est aussi idiot qu’affirmer "la démocratie, c’est la chienlit". La liberté économique, c’est comme toute liberté, elle s’inscrit dans un cadre juridique donné. Je suis libre de voter, ce n’est pas pour autant que j’ai le droit de griller les feux rouges. De la même manière, la libre circulation de mes capitaux n’est en rien un corollaire d’un quelconque droit à vendre des marchandises avariées / maintenir des travailleurs en esclavage / commercer avec des criminels / acheter le droit d’autrui à la vie… Le lien libéralisme = absence de droit est un sophisme absolu, un signe ostensible de malhonnêteté intellectuelle.
4. La vraie question n’est pas de savoir si quiconque est contre le libéralisme politique, à celui-là je prédirais très peu de succès électoraux. Le débat porte bel et bien sur le libéralisme économique. Or prétendre que les droits économiques ne sont pas des droits politiques ne tient pas la route. Permettre à X de choisir la source de revenu S, en sachant que ce droit empiette sur un autre droit de Y, c’est la problématique de fond la plus classique qui soit : comment arbitrer entre les droits et devoirs des uns et des autres dans la société. Ce n’est pas fondamentalement différent des autres questionnements sur la liberté. Il n’y a pas la liberté économique d’un côté, la liberté politique de l’autre. D’ailleurs, il n’y a pas l’économie d’un côté, la politique de l’autre, ne serait-ce que parce que "l’économie" désigne en réalité "l’économie politique", c’est à dire l’organisation de l’usage des ressources dans la Cité.
5. Le message de base, selon lequel il faut éviter de créer des lois qui restreignent des libertés, si les bénéfices pour la société ne sont pas suffisants pour justifier cette perte de liberté, s’applique à tous les secteurs du droit : la sécurité, l’environnement, la liberté de parole, la religion, etc. En matière économique comme ailleurs, un libéral est tout à fait disposé à admettre des restrictions des libertés si elles représentent globalement un bien pour la société. En restreignant la vitesse autorisée sur les routes, le législateur protège la vie des bons conducteurs. En protégeant les droits des consommateurs, le législateur permet l’existence de marchés sains, permettant au commerce de s’épanouir. Personne ne souhaite un marché dans lequel seuls les escrocs pourraient survivre.
6. Personne, d’ailleurs, ne croit que les marchés sont parfaits. Les libéraux pensent simplement que celui qui affirme que liberté des uns doit être restreinte, parce qu’elle empiète sur la liberté des autres, doit apporter la preuve de ce qu’il avance. C’est-à-dire que la liberté doit être la norme et l’interdiction, l’exception. Lorsque les marchés sont défaillants, il n’y a qu’à le constater et à tenter d’y remédier.
7. Remédier aux défaillances du marché, cependant, ne signifie pas forcément que l’unique remède concevable soit l’action de l’Etat. L’Etat ayant lui-même ses propres défaillances, le libéralisme commande de déterminer quel est le moindre mal, c’est-à-dire quelle est la structure sociale qui nuit le moins aux libertés des uns et des autres.
8. Il n’y a pas de consensus entre les multiples familles libérales sur la répartition optimale des libertés. L’égalité en droit est une évidence, faute de quoi le droit n’a pas de légitimité démocratique. Mais l’égalité en fait n’est pas stable dans une société démocratique, car les destinées de tous les hommes ne sont pas identiques et forcer l’égalité obligerait à spolier constamment les uns au bénéfice des autres, détruisant toute perspective d’amélioration du sort individuel. Comme il n’y a pas de consensus, on peut donc penser que certains libéraux seront maximalistes en matière de répartition égalitariste, quand d’autres seront minimalistes. Il pourra donc exister des "libéraux socialistes" comme des "libéraux anarcho-capitalistes".
9. Ségolène Royal n’a donc pas totalement tort de voir dans le livre de M. Delanoë une manifestation d’intérêt pour le libéralisme économique. Simplement, les conséquences de cette manifestion d’intérêt sont loin d’être aussi révolutionnaires que ce que l’on en dit. En fait, le libéralisme prôné par M. Delanoë est tout simplement une conséquence logique de son insistance sur la bonne gestion de l’argent public. L’excès de réglementation nuit à la performance, qui s’opposerait à cela ?
10. Donc oui, Mme Royal se trompe, mais pas parce qu’elle ignore une ambivalence qui n’existe pas. Elle se trompe parce que, ancienne élève de l’ENA, elle prétend glorifier une sempiternelle vision étatiste de la société alors même qu’elle professait il y a peu la vision opposée. Elle se trompe aussi parce que le libéralisme, dans ses aspects économiques comme dans ses aspects non-économiques (mais existe-t-il un aspect de la société qui n’ait pas son économie propre ?), est le seul avenir cohérent possible pour la gauche. Qui peut s’opposer aux libertés individuelles, si ce n’est au nom de la tradition ? L’Homme naît libre, c’est l’Etat qui le prive de certaines libertés, parfois parce que c’est nécessaire, parfois parce que l’Etat est au service de spoliateurs immoraux (qu’on les appelle Grand Kapital, apparatchiks, oligarchie, despote, etc., peu importe). La réalisation de l’Homme, sauf morale transcendante (religieuse, traditionnelle…) qui dicterait le contraire, c’est donc le retour à cette liberté. La gauche n’étant pas, par construction, censée défendre le conservatisme (la tradition, la religion), son seul objectif légitime est bien la liberté.
11. Ces idées ne sont pas nouvelles. La gauche historique était libérale. Le marxisme, avec sa mystique quasi-religieuse, l’a momentanément détournée de son humanisme libéral. Ce n’est que très normalement que le libéralisme peut maintenant reprendre sa place dans les idées politiques françaises.
Alors voilà, mes excuses pour mon ton un peu sec. Mais les arguments anti-libéraux à l’emporte-pièce, il serait peut-être temps de les dépasser. A moins que vous ne préfériez vous complaire dans la philosophie politique de bac à sable. Mais j’apprécie trop Bakchich pour croire que vous céderiez définitivement à cette facilité. Allez, un petit effort…
Cordialement,
Phoskito.