Passionnante, étonnante Turquie ! De religion musulmane à 95 % et cependant exemple universel d’un pays qui s’est donné la laïcité pour règle, l’étape définitive datant de 1937. D’autant plus étonnante que ce n’est pas précisément l’usage dans les pays embrassant la même confession.
Paradoxale Turquie où la personnalité de celui qui a obtenu ce résultat était tout sauf exemplaire : alcoolique, violent, jaloux, paranoïaque, en un mot dictateur, tel fut Mustapha Kemal Atatürk (1881-1938), le bien nommé puisque « turc » signifie « homme fort », éternel symbole de la séparation des églises et de l’Etat, plus connu probablement que les géniteurs de l’identique et plus ancienne loi française du 9 décembre 1905 : Aristide Briand, Emile Combes ou Pierre Waldeck-Rousseau.
C’est ce principe que vient de protéger encore la Cour constitutionnelle ottomane en déclarant le 5 juin, par neuf voix contre deux, qu’était contraire à la Constitution une disposition législative datant de février et voulue par le gouvernement de Racep Tayyiz Erdogan afin d’autoriser le voile à l’université. Car, paradoxe supplémentaire dont on voit peu de précédents, ce sont les magistrats et les militaires qui veillent sur le respect de la laïcité ; oui ! les militaires que l’on connaît plutôt, ailleurs et partout, pour leur constante alliance avec les religieux de tous les bords. Le sabre et le goupillon, l’expression est rebattue ; qu’on se reporte à l’Espagne de Franco ou au Chili de Pinochet.
C’est ce pays que Nicolas Sarkozy ne veut pas voir intégrer l’Union européenne au motif, trop évident pour être unique et vrai, que « La Turquie n’est pas en Europe, puisqu’elle est en Asie mineure. »
La Turquie laïque, cet « homme malade de l’Europe » selon l’expression du grand diplomate russe Alexandre Gortchakoff en 1878, est une étrangeté coincée entre l’Europe à peu près affranchie de l’emprise des prêtres et le reste de l’Asie musulmane largement ravagée par les guerres de religion. Une telle étrangeté ne saurait durer toujours. Un jour pas forcément lointain, les coups de boutoir de l’islam l’emporteront et la Turquie, restée seule, basculera dans le camp des imams.
Certes, la Turquie admise au sein de l’Union européenne, l’islam hégémonique n’en serait pas moins à ses portes. Mais Ankara serait comme une utile transition, un intercesseur, entre l’Europe de tradition romano-chrétienne et ceux qu’on appelait jadis les Mahométans.
Dans le cas contraire, compte tenu de la partie occidentale de la Turquie, fût-elle sans commune mesure avec son territoire asiatique, l’Islam conquérant serait (de nouveau) en Europe, au sens géographique du terme, grâce à son ancienne capitale Istamboul, solidement bâtie sur la rive occidentale du Bosphore.
On sait que Nicolas Sarkozy n’est pas très féru d’Histoire (puisqu’elle commence avec lui !) ; mais il faudrait lui signaler que le premier traité authentique entre les Infidèles (autre antiquité de vocabulaire) et le monde chrétien remonte à celui que scella François 1er avec le sultan Soliman le Magnifique, le 4 février 1536. L’alliance n’était pas que militaire ; elle comportait aussi d’immenses avantages commerciaux pour la France. Ce fut à l’époque un énorme objet de scandale et donc d’une autre audace qu’aujourd’hui accueillir la Turquie dans l’Union.










