Etrange loterie : ses billets coûtaient si cher qu’il fallut les diviser en dixièmes. On était donc dix à jouer le même numéro. Sans se connaître. Et pour gagner, évidemment, dix fois moins. De la sorte, cette loterie était à la pointure du prolétariat : petite mise, petit gain, petites gens.Seuls les riches achetaient des « billets entiers » (j’en ai vu deux ou trois dans toute ma vie, ils ressemblaient à des billets de banque italiens). On prêtait cette capacité insolente aux bouchers, aux escrocs, aux députés et aux Bonnes Soeurs. Oui, dans mon quartier, les Petites Soeurs des Pauvres, qui géraient un domaine de plusieurs hectares comprenant un fac-similé de la grotte de Lourdes et trois bâtiments aussi grands que mon lycée napoléonien, avaient la réputation de dormir sur des sacs d’or. Si en plus Dieu leur soufflait les bons numéros…
Une foule d’associations et de courtiers assuraient la diffusion des « dixièmes » par quantité de petits revendeurs embusqués dans des guérites, car cette vente publique était théoriquement interdite dans les lieux publics. Bannie des terrasses de café, des promenades, des marchés. En fait, des tas de revendeurs errants étaient tolérés. Ils affichaient leur palmarès : la chance passe pour avoir ses spécialistes. Tous avaient au moins un gagnant à leur actif dans les trois derniers mois. Les carnets de billets étaient fixés sur une planchette par des punaises et une cordelette élastique, qui les empêchait de battre au vent. « Le dernier ! Qui prend le dernier ? », clamaient certains vendeurs, car ce laissé-pour-compte passait pour tirer une grande force de n’avoir été choisi par personne. Il suffisait aux margoulins de ne laisser qu’un billet, toujours renouvelé, sur la planchette, entre des souches dégarnies.
Bizarrement, pour distribuer du bonheur, la Loterie Nationale misait sur les sinistrés. En dehors de Gueules Cassées, victimes rafistolées de la première Guerre Mondiale, que la loterie subventionnait, divers organismes marqués par le malheur rivalisaient avec des banquiers pour obtenir l’agrément de courtage. On pouvait donc acheter sa chance chez les malchanceux de son choix : il s’ensuivait des rivalités pénibles, sur certains boulevards, entre les Gueules Cassées et les Cannes Blanches (ma mère leur faisait confiance aveuglément, et leur demandait, sans rire, un billet « choisi au hasard »). Il y avait aussi des dixièmes « Rosa » : quel mystère recouvrait ce prénom féminin ?
Autre mystère, chaque tirage s’appelait « tranche » : pourquoi ce mot, qui sent le gâteau ou le chantier ? Il donnait lieu à un gala de music-hall retransmis à la radio ; Fernandel, Bourvil, Luis Mariano et déjà Annie Cordy se bousculaient sur l’affiche, et les maires brûlaient d’accueillir l’évènement dans leur ville, comme, de nos jours, l’élection de miss France, le départ du Tour ou les bovidés d’Intervilles. Les boules numérotées bondissaient dans des sphères grillagées, animées par une sorte de chaîne de vélo. Plusieurs huissiers lugubres surveillaient ce ballet, un calepin à la main. Des théories circulaient sur l’inégalité des boules, on spéculait sur des martingales ; on évoquait une mafia qui préemptait des billets par milliers (d’aucun accusaient le président du Conseil de détourner ainsi des chances et des lots, pour soutenir le Franc ou subventionner des petits rats pour des ballets roses scandaleux).
Si l’on « avait » le dernier numéro, celui des unités, on était remboursé. Et heureux. La certitude de ne pas mériter mieux conduisait du reste le client populaire à choisir son « dixième » selon ce critère : « Donne-moi un 7 ! ». Les autres nombres, les gros lots, c’est bon pour les bourgeois. C’est la vie.










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