« Courir le Tour de France est anormal même pour un organisme entraîné ». Face à ce discours qui tourne comme un moulin à prière du dalaï lama, et recueille un large consensus dans l’opinion publique (artistes, écrivains, chanteurs, journalistes…), les experts comme les aficionados se divisent en deux groupes extrêmes. Coluche estimait : « Si les coureurs ne se chargeaient pas, pour arriver à Paris le 14 juillet, ils devraient partir à Noël ! ». À l’inverse, Laurent Fignon, double vainqueur de la course en 1983 et 1984, atteste : « Finir le Tour de France ce n’est pas un exploit. Je l’affirme sans concession. C’est facile de faire du vélo sans rouler vite. Mais gagner des secondes, ça c’est dur ».
Les premiers, comme Coluche, pour justifier le recours aux drogues de la performance « estiment qu’il est impossible de faire un Tour de France à l’eau minérale, que cela ne s’est jamais fait et qu’on ne le fera jamais ! ». Parmi les tenants de la drogue obligatoire, on trouve en tête Jacques Anquetil, Louison Bobet, Joseph Bruyère, Freddy Maertens. Ce dernier explique : « qu’on n’achève pas le Tour de France en se contentant d’un bifteck quotidien. Celui qui prétend que c’est possible avec des moyens naturels est un menteur ».
Certains médecins, afin de justifier leur présence dans l’encadrement des équipes, adoptent la même théorie de la pharmacie genre tableau C. On trouve parmi eux le célèbre docteur belge de Festina, Eric Ryckaert : « Si vous prenez une étape de montagne, les coureurs brûlent l’équivalent calorique de deux marathons. Si les coureurs font ça quatre jours de suite, il faut comprendre que c’est extrêmement dur et que ça nécessite peut-être des substances de renforcement ». Si on écoute un gars comme ça, faire du vélo sans se « soigner » c’est mettre sa vie en danger !
Le Tour de France est-il trop dur ?
Bernard Hinault – quintuple vainqueur du Tour, un homme du bâtiment – évacue les difficultés de l’épreuve en précisant : « ce sont les coureurs qui font la course, non le parcours ». Son ex-mentor, Cyrille Guimard, abonde. Il estime que le calendrier n’est pas trop chargé : « non, non ! C’est de la littérature, dans les années cinquante et jusqu’à mon époque, on courait plus (…) Il n’y a qu’à faire le Tour de France avec des étapes de 100 bornes et sans bosses et mon concierge va croire qu’il pourra l’emporter ! Grotesque ! Le Tour serait mort après un seul exercice. » Laurent Fignon milite également pour que le Tour de France ne soit pas dévalué : « le kilométrage est un faux problème. De mon temps, les étapes étaient plus longues qu’aujourd’hui, mais c’était plus cool. On se permettait tacitement de rouler pépère à 36/37 km/h. Aujourd’hui moins longues, les épreuves n’en sont devenues que plus rapides. Il ne faut pas que le cyclisme devienne moins dur. C’est un sport d’excès. Le public aime le Tour parce qu’on y voit des hommes qui accomplissent l’impossible et d’autres qui défaillent… »
5 800 KM en 1926
Pour éclairer –sans dynamo- le débat, rappelons qu’en 1926, le Tour faisait 5 800 km (aujourd’hui 3 600), le vainqueur restait près de 239 heures sur sa selle (en 2005 un peu plus de 86 heures pour Lance Armstrong), les vélos sans dérailleurs pesaient plus de 10 kg et que les routes, notamment en montagne, étaient rarement goudronnées. De plus, à l’époque, les substances dopantes efficaces (ÉPO, hormones de croissance, corticoïdes, amphétamines) étaient inexistantes. Pour la petite histoire, signalons que le vainqueur de cette « terrible » édition de 26, le Belge Lucien Buysse, détient le record de longévité des lauréats de la Grande Boucle avec 87 ans 114 jours ! Faire 200 km tous les jours pendant trois semaines avec six étapes de cols n’a alors rien d’exceptionnel.
Suivre le rythme des plus forts
Tous les cyclistes le savent, lorsqu’on est bien entraîné comme un professionnel doit l’être, monter quatre cols n’est pas d’une exigence athlétique extrême ni, bien sûr, surhumaine. Par exemple, le grouppetto (en français l’autobus) désigne principalement dans les étapes de montagne un peloton d’une trentaine de coureurs, faibles escaladeurs, non concernés par la victoire d’étape et la plupart des classements distinctifs, qui roulent ensemble, se relayant régulièrement à un rythme suffisamment soutenu afin de finir dans les délais. Ils terminent en moyenne à une bonne demi-heure du vainqueur sans se mettre dans le rouge, et si le lendemain l’étape beaucoup moins vallonnée rentre plus dans leurs cordes, ils seront présents pour disputer l’emballage final. En revanche vouloir suivre les plus doués, notamment les meilleurs grimpeurs, modifie complètement les contraintes physiologiques.
Les hommes acceptant leurs limites sont peu nombreux. De même finir toujours dans les ex cetera n’a rien de motivant, d’autant plus que la défaite s’apparente à une mort sportive. Ceux qui estiment que faire de la compétition c’est gagner à tout prix, à partir de là, prennent des pilules et autres drogues pour ne pas décrocher. Et les meilleurs, dans cette course à la gloire et à l’argent sont eux aussi obligés de piocher dans l’armoire à pharmacie pour maintenir leur avantage. Ainsi, le dopage des uns engendre le dopage des autres. C’est le dopage lui-même et non le calendrier qui est la vraie source de la triche.
Mauvais contrôles, perte de contrôle
Les sportifs ne sont pas tous fous ou inconscients, ils savent que se doper c’est mettre son espérance de vie en danger, ils sont donc « pour les contrôles à condition d’être certains que ceux qui se dopent soient pris à coup sûr ». Là est la question ! Howard Payne, sommité en haltérophilie de l’université de Birmingham, affirme à ce sujet : « La presque totalité des athlètes auxquels j’ai parlé accueillerait avec joie les examens antidoping, s’ils étaient certains qu’aucun médicament n’y échapperait ».
Malheureusement, et l’affaire Festina du Tour de France 1998 l’a bien montré – les contrôles urinaires sont tous négatifs mais ceux des valises souvent positifs – cette certitude réclamée par les sportifs, des contrôles sans bavures, n’est toujours pas envisageable dans un avenir proche. Espérons qu’un jour, le dopage sera vraiment marginalisé, que tous les compétiteurs rouleront à l’ordinaire, l’équité sera alors respectée, la course plus vraie, plus belle car étalonnée sur la valeur, le talent et le courage des hommes et non sur la magie de leurs pharmaciens.
À lire ou relire sur Bakchich :








Version imprimable
Recommander à un ennemi