Laurent Joffrin, directeur de Libération, revient sur l’affaire Siné, pour la deuxième fois en quatre jours - et après avoir tranquillement considéré, vendredi, qu’« on peut choisir sa religion mais pas sa race ». (Avant de concéder que « l’apparition du mot "race" dans un article antiraciste » n’était « pas heureuse » : on ne le lui fait pas dire).
Laurent Joffrin déplore cette fois-ci que son teupo Philippe Val, directeur de Charlie Hebdo, qui a viré Siné, soit, depuis : « Attaqué avec une violence haineuse qui en dit long sur la mentalité de ses adversaires ». Laurent Joffrin, scandalisé, observe ainsi que Philippe Val « a même été caricaturé en nazi dans L’Express ! » (Point d’exclamation !)
Et en effet : ce n’est pas spécialement délicat, mais il est vrai aussi que le propre de la caricature est de forcer le trait, au risque de blesser - comme le sait fort bien Philippe Val. Surtout : le boss de Libé ne peut évidemment pas ignorer que pour ce qui serait de caricaturer autrui en nazi, le boss de Charlie est un champion qui régulièrement bat de nouveaux records.
Pour Philippe Val, en effet, nombre de ceux qui ne sont pas de l’avis de Philippe Val (et ça finit quand même par faire pas mal de monde) sont des antisémites, éventuellement nostalgiques de l’hitlérisme.
Par exemple, si des salauds ont le front, en 1999, de ne pas se pâmer au bruit des bombardements OTANiques dans la nuit yougoslave ? Philippe Val, très posément, énonce qu’« au sinistre "plutôt Hitler que Blum" répond, toutes proportions gardées, le non moins sinistre "plutôt Milosevic que Clinton" », et que ces mauvais crevards sont mus par « la haine de la démocratie et l’antisémitisme ». [1]
Si Daniel Mermet ose, à la même époque, de tendre son micro à une journaliste serbe ? Charlie Hebdo publie, très posément, un courrier le comparant aux speakers des années 30 qui ménageaient « trois minutes pour Hitler, trois minutes pour les Juifs ». [2]
Si des sagouins ont l’audace de fonder un Observatoire des médias français ? Philippe Val, très posément, énonce que ces gens-là sont des « admirateurs » de « Staline, Hitler, Pol Pot (…) »… [3]
Si un éditeur, le camarade Guy Birenbaum, a le toupet, sur son blog, de relever qu’Alain Duhamel vote pour François Bayrou ? Philippe Val, très posément, énonce que : « Guy Birenbaum a fait jouer à l’Internet un de ses rôles favoris : la Kommandantur pour tous ». [4] (Et qu’importe, si le père de Guy Birenbaum a combattu les nazis au sein la MOI, et si le boss de Charlie Hebdo joue ici, toute vergogne bue, avec une réalité qui le dépasse de très (très, très) loin…)
Si un (authentique) intellectuel étatsunien, du nom de Chomsky, prétend suggérer par ses travaux, (très) solidement documentés, que le gouvernement de son pays peut se montrer parfois rugueux, dans sa gestion militaire des affaires du monde ? Philippe Val, très posément, développe quant à lui, et au prix d’une minuscule torsion de la vérité (qui n’offusquera que ceux qui ont vraiment lu Chomsky), ce raisonnement dont la rigueur époustoufle : « Hitler par deux fois fait allusion au génocide arménien, afin d’y adosser son action. Noam Chomsky, qui a préfacé (un) ouvrage de Faurisson, est également un négateur du génocide cambodgien. Les génocides sont liés entre eux par leurs négateurs »… [5]
Si des militants de « France Palestine » témoignent lâchement de la sensibilité au sort des Palestiniens ? Philippe Val, très posément, les montre comme des « gros connards qui, en réalité, dépensent toute leur énergie (…) en haine des Juifs (…) et de la démocratie en général » [6] - et pourquoi se gênerait-il, puisque Laurent Joffrin se tait ?
Si, pour finir, une journaliste de Télérama, Weronika Zarachowicz, a l’outrecuidance de rappeler dans un article de soutien à Denis Robert que l’avocat de Charlie Hebdo est aussi l’avocat d’une société financière luxembourgeoise - et d’oublier de mentionner qu’elle a cosigné un livre d’entretiens avec Denis Robert et (justement) Noam Chomsky ? Philippe Val, très posément, énonce que « c’est comme "Les Protocoles des Sages de Sion" », immonde libelle antisémite.
Et caetera : l’insinuation, odieuse, que ceux qui ne pensent pas comme lui sont des antisémites et/ou des admirateurs d’Hitler est devenue, au fil des années, l’un des socles où se construit la philosophie de Philippe Val (sans que jamais Laurent Joffrin ne s’émeuve, par exemple).
Le directeur de la publication et de la rédaction est, en cela, bien de son temps - bien d’une époque où, comme l’a récemment souligné Alain Badiou, les gardiens vigilants de la pensée dominante « ont inventé depuis quelques années un truc contre quiconque leur déplaît : insinuer qu’il est antisémite ». Un peu comme si, à bout d’arguments rationnels pour défendre leur passion libérale, ces nouveaux « sycophantes » n’avaient plus guère le choix que de se réfugier, comme naguère les staliniens, dans une insupportable caricature de leurs contradicteurs (« qui en dit long sur (leur) mentalité »).
Fort bien, mais qu’ils ne s’étonnent pas, quand un dessinateur de presse leur applique le procédé même dont ils n’ont que trop abusé : quand Philippe Val se retrouve caricaturé, il est pris à son propre jeu.










