Employée comme vendeuse dans un magasin, avec un mari sortant du chômage pour retrouver tout juste du boulot dans la maintenance d’une entreprise du nucléaire, Véronique Crémault avait forcément un concubin. Ces gens-là, des Crémault, ont forcément des concubins, c’est comme ça. Imaginez, fiction dingue qu’à Dieu ne plaise, que Christine Boutin ou Philippe de Villiers soient en rupture de bans matrimoniaux. Quel journaliste écrirait : « nous avons croisé Christine et son concubin, Philippe et sa concubine, Cécilia et son concubin ». Aucun. Mais Véronique Crémault, prolote de l’Isère, elle, a un « concubin ». Baptisé parfois « compagnon » par les journalistes les plus respectueux du droit des mots.
Véronique Crémault, on l’a vue en larmes à la télé. Elle venait d’être condamnée à une double peine. La première, la mort de Valentin son fils de onze ans poignardé dans la rue d’un bled de l’Ain. La seconde c’est la couche accablante rajoutée sur l’horreur : le poids d’un concubin qui n’existe que dans l’imagination de journalistes gavés de stéréotypes sociaux. Comme pauvre égale concubin. Ou voleur. Véronique est sur l’écran avec l’ex-chômeur. Et elle arrive à dire : « Nous n’acceptons pas d’entendre aujourd’hui que nous sommes séparés, mon mari étant à mes côtés. Et pire, que l’enfant était confié au concubin de la maman. (…) Michel Pernot est un ami, et simplement un ami ».
Pas besoin, comme l’a fait l’Huma de donner du fric à l’Ifop pour savoir que 42% des français ne partent pas en vacances, ces chiffres sont dans les statistiques (gratuites) de l’Insee depuis que l’Institut existe. Faute d’aller faire, comme tout le monde, du jet-ski dans une location de Port Grimaud, Valentin avait donc été confié à un ami, Michel Pernot. Un choix, il faut le reconnaître, qui sent l’anis et indique le pur concubinage. Est-ce que les Pinault, les Arnault, est-ce que les Seillières confieraient un enfant de onze ans à un ami ? Vous, vous est-il arrivé de passer des vacances ailleurs que chez le concubin de votre mère ? Bien sûr que non. Donc, Valentin, pour le Dauphiné Libéré et autres médias surinformés, c’est chez son « beau père » qu’il menait des jours tranquilles. Si j’insiste de manière pesante sur ce mensonge, c’est qu’il va faire dérailler tout le fait divers, du moins dans sa traduction faite par la presse.
Suivez la logique. Puisqu’il y a concubin il y a rupture, et donc drame. Le père n’a-t-il pas poignardé son fils ? Chez ces gens-là on a déjà vu des choses pareilles ! Ou encore, le concubin peu soucieux de se coller un gosse sur le dos n’a-t-il pas supprimé l’enfant en trop ? Ça s’est vu aussi… D’ailleurs les gendarmes perquisitionnent sous les caméras l’appartement des Crémault, emportent leur ordinateur et leur pauvre bagnole, tout ça de manière bien voyante. Et le roi du fait div’, que dit-il, qu’écrit-il ? Rien qui ne dise : « Valentin a été victime d’un drame familial », alors que chacun de ses mots est soigneusement choisi pour le laisser à penser.
Pour le père de Valentin le bonheur est complet : son gosse est mort, il est cocu et passe à la télé. Pour la mère c’est la même chose avec en plus la position enviée de la salope qui abandonne son mari aux tâches ménagères et son gosse à un assassin. Heureusement qu’il y a un proc et des gendarmes, pas cons, pour tenir en laisse des reporters prêts à se lâcher en meute. Magistrat et militaires refusent de jeter l’os du drame familial aux chiens. Aujourd’hui, il semble que ce soit un dingue qui ait poignardé Valentin, dans la rue. Envolé le concubin et la« tragédie de la rupture jouée en famille ».
Et les excuses, l’autocritique, c’est pas fait pour les chiens ? Déjà pour Outreau la presse, celle qui était complice des accusateurs fous, est passée au travers de la boîte à gifles… Ça va durer encore longtemps. Ancien raconteur de faits div’ dans les journaux, je pense encore, des années plus tard, à ceux, que le sourire aux lèvres, j’ai pu offenser, blesser. Le fait div’ j’ai compris définitivement ce qu’il était avec l’affaire de l’OTS, le Temple Solaire. Toute proportion gardée, un peu comme Aubenas pour Outreau ou Lacourt dans le dossier du petit Grégory, j’ai tout lu, tout étudié, tenté de tout comprendre. Et j’ai vu comment, dès que les mots secte ou pédophilie sont lancés sur la piste de 421 des journaux, les dés tournent et toute précaution, toute présomption d’innocence est balayée. Le « mis en examen » n’a pas le choix, il est « forcément coupable ». Ça donc été le cas de Michel Tabachnik, pris comme gibier par un juge amateur de médias et de procès « pédagogique ». Vingt ans avant les brasiers de Suisse et du Vercors, le maestro parfois un peu dingo, avait écrit un texte imbitable mélangeant Jung à Platon. Lors du procès, l’avocat Francis Szpiner n’a-t-il pas dit : « la seule victime de Tabachnik, c’est sa dactylo… ». Et un juge s’est trouvé pour dire : « dites donc je pense bien que c’est la lecture de votre truc qui a convaincu les gens de l’OTS de se suicider… » Alors qu’aucun mort n’avait jeté un œil à cet antique galimatias. Et le XXIe siècle nous renvoyait à l’Inquisition. Mais personne n’a moufeté sauf Régis Debray, Pierre Boulez, Ianis Xenakis.
Les journalistes se sont mis en chasse du croustillant, de l’approximatif et du faux. En tête des rabatteurs un reporter bien spécialiste de la chose judiciaire puisque lui-même titulaire de nombreuse condamnations infamantes. L’affaire Tabachnik a été un Outreau à victime unique, un type dans un stand de tir avec la presse qui tire à volonté. Et l’objet du carton est prié de fermer sa gueule. S’il se plaint, un juge, solidaire de ses pairs, se charge de remettre, derrière les oreilles, le petit coup qui convient. Et c’est ainsi, que d’une relaxe l’autre, dans la solitude du justiciable de fond, qu’un type, Michel Tabachnik, a perdu 11 ans de sa vie. Et peut être sa vie toute entière, le fer rouge n’étant pas réservé à Milady de Winter. Avoir suivi ce dossier, après tant d’autres, a été le dernier clou planté dans mon cercueil de « fait-diversier ». J’ai définitivement compris que les faits divers sont bien des affaires criminelles.








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