Bon, la cause est entendue, The Dark Knight serait le film de l’été, un chef-d’œuvre de noirceur, la meilleure adaptation ciné d’un comics… Pour preuve, les 500 millions de dollars bientôt moissonnés aux USA, les fans en délire et la critique gaga qui loue le génie du réalisateur Christopher Nolan et l’abattage d’Heath Ledger, qui mérite « un Oscar posthume » (ça lui fera une belle jambe !) Alors ? Avec les records au box-office et le marketing obscène qui joue sur la mort tragique de Ledger, on en oublie quand même l’essentiel, à savoir le scénario, une histoire sombre et glauque à souhait, certes, mais pour le moins laborieuse et bancale.
Gotham City. Batman est le justicier ultime, le roi de la mandale, du double salto arrière et du coup de boule dans les gencives. Œil pour œil, dentier pour dentier. Adepte de la justice expéditive, Batman a tellement nettoyé sa ville au kärcher que la racaille est quasiment au chômage. Super Sarko, quoi ! Survient le très allumé Joker, son crayon affûté, son maquillage craspec, ses répliques marrantes (« Cette ville a besoin de criminels d’une meilleure classe »). Il va empêcher le vigilante de cogner en rond, fabriquer de toutes pièces un autre vilain, Two Face, et rétablir le chaos à Gotham. Avant de comprendre que Batman est son double, un illuminé comme lui, et que les deux hommes sont les deux faces de la même pièce, incapables d’exister l’un sans l’autre. Pourquoi pas ? Mais bientôt, le Bat fan est pris d’un doute et éprouve un atroce sentiment de déjà-vu. Le « chef-d’œuvre » annoncé est en fait le repompage éhonté de deux BD (non créditées), Dark Knight (même titre en plus) de Frank Miller, et The Killing Joke (Souriez !) d’Alan Moore, deux classiques d’une vingtaine d’années.
Un film entre « manifeste pop, blockbuster calibré et brûlot politique »
Comme c’est pas beau de copier, Nolan tente de brouiller les pistes : plus d’action, même si ce n’est pas sa spécialité, plus de noirceur, plus de psychanalyse et plein d’acteurs sympas pour faire joli. À l’arrivée, la chose dure 2h30 ; c’est beaucoup trop, d’autant que Nolan a multiplié les scènes d’exposition balourdes, les incohérences, les sous-intrigues inutiles (Batman s’éclate en deltaplane à Hong Kong !), les coups de théâtre. Plus malin, il emballe le tout d’un discours politique, comparant le Joker à un Ben Laden aux cheveux verts. Terroriste punk, le Joker pose ses bombes un peu partout, menace d’éventrer un immeuble, demeure insaisissable dans sa tanière, se fend de petites déclarations à la télé… Quant à Batman, il attire les criminels comme le World Trade Center aimantait les terroristes. Comme George W. Bush, l’homme chauve-souris veut éparpiller façon puzzle l’axe du Mal sans comprendre qu’il en fait partie.
The Dark Knight est donc un objet étrange, entre manifeste pop, blockbuster calibré et brûlot politique. Accumulant les cascades pas très passionnantes, Nolan, 38 ans, instille à nouveau ses obsessions sur le thème du double et le chiffre 2. De fait, The Dark Knight ressemble à un remake du formidable Le Prestige, son précédent film, duel à mort, sombre et névrotique, où deux magiciens, deux anciens amis rongés par la haine et la jalousie, s’affrontaient pour percer les secrets de l’autre.
Le grand atout du film, son joker, c’est Heath Ledger bien sûr. Avec sa diction sans ponctuation à la Christopher Walken, sa façon de pencher sa tête sur le côté, de sortir la langue de sa bouche tel un reptile, de recoiffer ses cheveux gras, Ledger fait une composition stu-pé-fiante. Il hérite des meilleures scènes, des meilleures répliques (dont la très dingo-nietzschéene « What doesn’t kill you makes you stranger »). Effrayant bien sûr, mais surtout terriblement humain, le Joker électrise le film à chaque apparition. Mais c’est le très mou Batman qui vampirise l’écran et le temps paraît bien long quand le Joker, le véritable chevalier noir de l’histoire, s’absente. Pourtant, on aimerait bien être avec lui, voir ce qu’il trame, comment il s’éclate, plutôt que de subir les atermoiements du justicier dépressif, obligé de porter cette vilaine cagoule aux oreilles de hyène. La honte, quoi !
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