Moins marrants que les frères Coen ou les frères Farrelly, les frères Dardenne me gonflaient sérieusement ces derniers temps. Leur esthétique du gros plan, leur côté entomologiste fous et leur maniérisme, comme filmer la nuque d’Olivier Gourmet pendant 90 minutes ou faire tenir la caméra par un Parkisonien en pleine crise, tout cela commençait à tourner à vide, à déséquilibrer le fond au seul profit de la forme, en plus de me donner un insoutenable mal de mer en projo. Après le très réussi L’Enfant, les frères sont de retour à leur meilleur niveau avec ce Silence de Lorna.
A l’origine du film, une anecdote qu’une assistante sociale leur avait racontée il y a six ans, une histoire de mariage blanc entre une jeune Albanaise et un toxico belge, Les frères ont gardé cette trame, tranchante comme une lame, pour décrire l’itinéraire de Lorna qui a contracté un mariage bidon avec un junkie, Claudy, afin d’obtenir la nationalité belge. Rêvant d’acquérir un snack avec son amoureux secret, elle a accepté un deal avec un petit truand, Fabio, qui la met sous pression. Pour une belle somme d’argent, Lorna doit faire un nouveau mariage blanc avec un mafieux russe, impatient de devenir belge à son tour. Mais Fabio ne veut pas attendre le divorce entre Lorna et Claudy et décide de simplement supprimer le drogué encombrant d’une belle overdose. Lorna va-t-elle continuer à garder le silence ?
Les sombres héros de Belgique
Lorna sera donc le film du renouveau pour les Dardenne. L’intrigue est proche de celle d’un thriller (dans le prochain, il y aura une cascade ! ), les personnages sont plus nombreux, l’action s’est déplacée de 10 kilomètres, de Seraing à Liège, l’intrigue est plus complexe, la caméra, 35 mm, est toujours portée à l’épaule mais s’agite moins (« Une dame nous a dit qu’elle aimait bien nos films mais qu’ils lui donnaient le mal de mer. Nous avons décidé que Le Silence de Lorna serait un film sans médicament ! »), prend de la distance et les Dardenne élargissent enfin le champ. « On voulait regarder Lorna, et aussi les quatre hommes qui l’entourent, assure Luc Dardenne. Pour la regarder, il ne s’agit pas de bouger avec elle, d’être dans son énergie. On voulait plus enregistrer Lorna que l’écrire ». Il y a même pour la première fois de la musique dans un film des frères, quelques notes d’une sonate de Beethoven, tout à la fin. Sept, huit notes de piano, pas plus, je vous rassure.
Tout s’achète, tout se vend
Explorateurs de la douleur au quotidien, les frères mettent à nu le véritable rituel de la déshumanisation, de la marchandisation des êtres. Anciens documentaristes, ils donnent enfin à voir les pauvres, les exploités, les exclus, ceux, qui comme Rosetta ou Bruno et Sonia dans L’Enfant, se battent pour survivre. Nos frères de larmes. Ils filment magnifiquement les corps (et un Gourmet de dos, pour changer !), les gestes, d’interminables déambulations pédestres ou en voiture, Lorna qui monte ses escaliers, ouvre sa porte, ferme sa porte, descend ses escaliers, se rend à son travail… pour mieux laisser hors champ le moment le plus fort du film, la mort d’un des héros de l’histoire, soit une des ellipses les plus incroyables depuis le 2001 de Kubrick.
Leurs personnages se cognent au réel, au quotidien, aux décors, aux murs, cherchent leurs clés, s’accrochent désespérément à leurs portables. Dans ce long-métrage où il n’est question que de fric et de combines, les Dardenne filment l’argent comme personne dans le cinéma français. Le fric se compte jusqu’à la folie, change de mains, se garde, se donne, sert de monnaie d’échange, se planque dans de multiples cachettes, se cadenasse, s’offre, permet – peut-être - de se racheter… Bref, les frères ne cherchent jamais l’émotion facile, mais pourtant, ils la trouvent. Leur observation méticuleuse, quasi-entomologique, se métamorphose bientôt en poésie du quotidien car ils parviennent à dire la profondeur des moments ordinaires.
Mais si Le Silence de Lorna vibre et résonne en nous aussi fort, c’est aussi et surtout grâce à leur actrice principale, Arta Dobroshi, qu’ils ont dénichée au Kosovo. Le regard sombre, les mâchoires serrées, l’air buté, cette jeune comédienne de 28 ans semble échappée d’un film de Robert Bresson. C’est simple, elle irradie et vous cloue sur votre siège, un poing dans la bouche, devant le chemin de croix de cette femme-objet qui s’humanise dans ce monde impitoyable et corrompu. Hautement recommandé.
A lire jeudi prochain dans Bakchich, la chronique de Philippe Boucher
Pour lire ou relire les dernières chroniques ciné de Bakchich :








Version imprimable
Recommander à un ennemi