Le 27 octobre 1998, Denis Kessler et Ernest-Antoine Seillière ont eu la cynique idée de faire une OPA… lexicale. Grâce à leurs petits soins, le syndicat des patrons (CNPF) s’est muté sans coup férir en Mouvement des Entreprises de France (MEDEF). C’est plus clean, plus moderne, mais surtout plus opaque. Bonjour l’arnaque.
Contrairement à ce que nos deux génies du verbe tentent de nous faire avaler, « entreprise » n’est pas synonyme de « patron ». L’entreprise associe différentes « parties prenantes » pour produire des biens ou des services, c’est un regroupement hétérogène de moyens. Si c’est d’abord une affaire d’hommes, au pluriel et souvent au féminin. Le collectif est polymorphe : du patron (le susnommé) au balayeur en passant par l’ouvrier. C’est aussi un agrégat d’éléments matériels constitué du capital (l’outil de production) et de sa contrepartie financière. Cette définition fait aujourd’hui quasiment l’unanimité à quelques nuances près. [1].
Dans leur OPA, ni Denis Kessler, ni le baron Seillière n’ont eu envie de prendre en compte le sort des employés, ouvriers, et autres sous-développés. L’entourloupette s’est faite au seul profit de ses fondateurs. C’est qu’il faut préserver le patronat. Heureusement, le Medef est là pour ça. Et à chaque petite augmentation du Smic, il râle : on va ruiner l’entreprise, ces augmentations entraînent des « charges supplémentaires, qui handicapent la compétitivité de nos entreprises ». En revanche la hausse des revenus des dirigeants, en général beaucoup plus conséquente, n’a, du point de vue du Medef et de ses cerveaux, aucune incidence sur la compétitivité de la France.
C’est un coup marketing à la Thalès. C’est-à-dire que la marque a changé, mais pas le contenu. In fine, cette OPA n’avait que deux objectifs : D’abord, de tirer parti, à la fin des années 1990, du regain d’affection des Français pour l’entreprise. Mais aussi et surtout, de créer la confusion, au bénéfice de ses auteurs. Le CNPF avait au moins le mérite d’être transparent : c’était clair, des gars comme Jean Gandois et Yvon Gattaz s’exprimaient au nom d’une classe sociale. Mais, de stock options en parachutes dorés, le discours est devenu de moins en moins audible. Et pour en avoir plus encore, les patrons se sont cachés derrière l’entreprise, sans provoquer, à l’époque, beaucoup de remous.
Le hic, c’est que les conséquences de cette OPA, aujourd’hui, sont dramatiques. Un peu comme dans l’Ancien Régime, quand le roi et le royaume ne faisaient qu’un, le patron et l’entreprise sont, peu à peu, en train de se confondre.
Contre cette tendance, la majorité des théoriciens contemporains de l’entreprise soulignent le rôle déterminant de chaque salarié dans le groupe de travail, chacun devant s’impliquer à fonds dans son job et dans la vie de sa boîte. Cette « aventure collective », typique des entreprises japonaises et allemandes contemporaines, est rendue impossible en France. A cause, justement, de l’OPA de Denis Kessler et de son pote Seillière.
Mais, pour pallier cette lacune, il y a… Madame Parisot ! Qui se prend de temps en temps les pieds dans le tapis. Il faut dire que la dame excelle dans le lapsus. Aussi, dans son point presse du 18 décembre 2007, elle n’a pas hésité à parler au nom du bon vieux « patronat ». L’avantage, c’est que par ses bourdes à répétition, l’héritière nous ramène à la réalité, nous rappelant que le MEDEF ne représente, dans le fonds, qu’une classe sociale, celle des chefs d’entreprise.











