« Entre les murs » débute dans un bar. Au comptoir, François Marin, un prof trentenaire, cadré serré, commande un petit café, prend son temps, savoure ses ultimes minutes de liberté. Son visage est impassible. Dans quelques secondes, il va pénétrer pour la première fois de cette nouvelle année scolaire dans l’enceinte du collège Françoise Dolto, établissement réputé « difficile » du XXe arrondissement de Paris. Lui et la caméra ne sortiront plus de ce lieu clos, inégalitaire et discriminant. Nous sommes Entre des murs. Tout d’abord, ceux de la salle des profs. Les anciens combattants regardent les listes d’élèves aux côtés des petits nouveaux, un poil nerveux, et commentent : « Gentil, gentil, pas gentil, gentil, pas gentil, pas du tout gentil… » Puis François, le « héros » du film, se rend dans sa classe de quatrième. Une classe mixte, comme on dit, avec des Arabes, des Noirs, des Asiatiques et quelques « jambons-beurre ». Une année durant, on va le voir enseigner le Français à Cherif, Souleymane, Louise, Wei, Khoumba, Esmeralda, Arthur, Lucie… Ou plutôt, tenter d’enseigner. Car « Entre les murs » n’est pas un film d’apprentissage, c’est un constat d’échec, le film du refus. « Avant même de maîtriser un savoir, vous êtes déjà en train de me dire que ça ne sert à rien. Commencez par le maîtriser et après vous pourrez remettre en cause le fait qu’on l’utilise. »
Le quotidien de ce prof, c’est de faire face à la défiance, à la moquerie de ses élèves qui tchatchent et passent leur temps à le manipuler en l’embarquant dans des discussions vaines et stériles pour avoir le dernier mot. Les ados ne travaillent quasiment jamais et surtout ne veulent rien apprendre du professeur, notamment l’imparfait du subjonctif : « Vous croyez vraiment que j’vais aller voir ma mère et que j’vais lui dire il fallait que je sois fusse. » « Bah ouais c’est dans le Moyen-âge, ça… » « Un truc de pédé. » Et le malheureux prof d’argumenter, tandis que les autres se poilent et le vannent bientôt sur sa prétendue homosexualité. On est dans le désert pédagogique et à la fin de l’année, le bilan sera dérisoire : une partie de foot profs-élèves, peut-être la seule trêve entre enfants et adultes, la détresse d’une fillette qui déclare à son prof n’avoir rien appris en un an, Souleymane exclu définitivement avec en bonus un aller simple pour le Mali et, en deus ex machina, l’insupportable Esméralda qui avoue avoir lu La République de Platon…
Film de prison ou grand film républicain
A cette succession de micro-événements qui s’enchaînent mollement pendant 2h 10, on pourra préférer certains documentaires, notamment « Une vie de prof », tourné à Saint Denis il y a quelques années par l’agence Capa. Néanmoins, « Entre les murs », s’il ne passionne pas vraiment, intrigue, notamment parce qu’il ne juge pas et qu’il permet à chaque spectateur de projeter sur cet « écran neutre » ses souvenirs personnels d’école, bons ou mauvais, voire ses fantasmes. J’ai vu un film de prison désespérant, avec des élèves-prisonniers et des profs-matons, un film sur l’impossibilité de transmettre, là où la plupart des critiques, éblouis par l’or de la Palme, parlent « d’apprentissage de la démocratie » ou « d’un grand film laïc et républicain ». Plus étonnant encore, le film est maintenant en passe d’être récupéré par l’Education nationale qui va organiser une armada d’événements et de débats lors de la sortie en salles. On croit rêver…
Il manque un peu de cinéma
Si « Entre les murs » titille la plume pédagogique des journalistes, notamment depuis la canonisation cannoise, on parle néanmoins très peu de cinéma. Avec ce quatrième film, Laurent Cantet, réalisateur un brin surestimé de L’Emploi du temps ou de Ressources humaines, décide de montrer l’école « non pas telle qu’elle devrait être mais telle qu’elle est au quotidien », avec un dispositif à trois caméras DV : une sur son acteur principal, François Bégaudeau, ancien prof et auteur du bouquin dont est tiré le film, une autre sur les élèves, la dernière pour capter les imprévus, les moments de grâce ? C’est du champ/contre-champ, droite/gauche, une sorte de partie de tennis filmée mollement, sans enjeu mais pas vraiment désagréable, grâce à Bégaudeau et aux ados, tous de véritables bêtes de scène. On comprend bien que l’on est dans un film qui veut faire avancer le débat, mais il manque un peu de cinéma (comme dans le Jaoui, désolé de remettre ça les gars !) et de dramaturgie. Pour y remédier, Cantet va tenter de faire monter la tension quand Souleymane passe devant le conseil de classe, viré devant sa mère qui ne parle pas un mot de français. C’est le climax de ce film qui refuse obstinément le spectaculaire, mais il n’émerge de cette séquence aucune émotion. Peut-être parce que dans cette scène clé, les enfants sont au second plan et que tout est cliché, attendu et somme toute démago. Bref, le naturalisme de Cantet fait toc : la pseudo-dignité de la mère africaine en boubou qui se lève en disant « Au revoir messieurs-dames », les répliques des profs… Même s’il a décroché la première Palme depuis « Sous le soleil de Satan », Cantet n’est pas Pialat.








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