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Une odeur de dollar dans le non irlandais

Europe / jeudi 25 septembre par Marc Fressoz
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Recommander à un ennemi

Et si les Américains, et pourquoi pas la CIA, avaient apporté un soutien financier à la campagne irlandaise du non au traité de Lisbonne ? Digne d’un roman d’espionnage, ce scénario extravagant, qui viserait à empêcher une Europe politique, rallie de plus en plus de protagonistes européens. C’est sûr, les grandes manœuvres autour de l’avenir de l’Europe se développent en plein jour.

« Le rôle des néo-conservateurs américains dans le référendum irlandais a été quelque chose de tout à fait important ». Le 21 juin dernier à Lyon, les urnes irlandaises encore pleines de non, Jean-Pierre Jouyet, le secrétaire d’Etat aux affaires européennes lance cette petite phrase accusatrice. Choisi par Sarkozy pour coordonner la présidence française l’Union, réputé mesuré et moins agité du bocal que son ministre de tutelle Kouchner, le socialiste enfonce même le clou. « L’Europe reste un combat. L’Europe a des ennemis qui sont puissants (…) qui sont dotés de moyens financiers tout à fait importants, qui viennent non pas d’Europe mais de l’autre côté de l’Atlantique ».

Répétée sur France Info, sa thèse explosive du complot américain contre la construction européenne a eu l’effet d’un pétard mouillé auprès des médias et de l’opinion français. Vraiment à désespérer d’un pays gaulois pourtant volontiers anti-Bush ! Comme s’il s’agissait d’une analyse farfelue, manichéenne, digne d’un SAS.

Jouyet, Cohn-Bendit et Pottering contre le complot américain

Pourtant, une étrange coalition vient d’apporter de l’eau au moulin de Jouyet. L’offensive s’est déroulée à Bruxelles le 22 septembre dans l’enceinte du Parlement européen. C’est Daniel Cohn-Bendit qui, au nom des Verts, a ouvert le feu contre le lobby irlandais Libertas, puissante cheville ouvrière de la campagne anti-ratification. «  Le week-end passé, a-t-il fait remarqué, la presse irlandaise a révélé l’existence d’un possible lien entre les financiers de la campagne du non et le Pentagone, aussi la CIA. (…) L’explication donnée était que l’Europe ne devrait pas devenir trop puissante. Si c’est vrai, cela montrerait clairement que certaines forces américaines, paient des gens pour déstabiliser une Europe forte et autonome. Cela pose un problème en vue des élections européennes de l’année prochaine. »

Saisissant la balle au bond, le président du Parlement, Hans-Gert Pottering, adhérent au parti de centre droit PPE, a demandé une enquête sur l’origine des fonds utilisés par Libertas. Pas très précise, l’organisation, affirme avoir bénéficié durant la campagne d’un budget compris entre 800 000 euros et 1,3 million, alimenté par des dons d’origine mystérieuse, ce qui pose problème vis-à-vis de la législation irlandaise. Un prêt non remboursé de 200 000 euros suscite l’intérêt le plus vif de Pottering et de Cohn-Bendit. Il a été consenti à Libertas par le patron d’une entreprise de télécom, Rivada Networks.

Le talentueux M. Ganley, héros du non irlandais…

Point commun entre Libertas et Rivada ? ils sont tous deux dirigés par le même homme, l’Irlandais Declan Ganley. Une énigme que cet homme d’affaires de 40 ans né à Londres de parents irlandais. Sa fortune s’avère aussi importante, colossale et mystérieuse que celle de Gatsby le magnifique, le héros du roman de Fitzgerald auquel le compare un article de l’Irish Times d’il y a quelques mois. Aventureux, Ganley se lance très jeune dans le business. Dans le commerce d’aluminium entre les Pays baltes et l’Europe, dans une énorme exploitation forestière russe acheté juste après la chute de l’URSS. Revendue à Georges Soros, elle lui assure un cash considérable réinvesti dans une kyrielle de boîtes au Moyen-Orient, en Albanie, en Russie etc.

Ganley investit aussi dans les télécoms, activité dans laquelle la CIA a souvent un pied, d’abord avec Braodnet – revendu 50 millions d’euros depuis selon l’Irish Times- qui développe des accès Internet haut débit sans fil, puis après 2001 dans Rivada Networks, sa grande affaire. Elle développe notamment des systèmes de réseau de téléphonie portable d’urgence, bien utile pour l’armée.

Les néo-conservateurs américains derrière le non irlandais

Une petite enquête montre l’évidence de la proximité de cette boîte avec l’administration Bush. En 2007, Rivada, dont la stratégie n’est pas sans rappeler le modèle du fonds d’investissement Carlyle réputé être l’un des banquiers de la CIA, recrute comme vice-président l’ « Assistant Secretary of Commerce » à la communication et à l‘information de Bush, John Kneuer. Il a rejoint chez Rivada une petite équipe dirigeante composée d’anciens hauts gradés du Pentagone ainsi que d’as de la finance et des télécoms. Aujourd’hui Kneuer est également impliqué dans la campagne de MacCain. Une jolie stratégie d’influence qui ouvre bien de portes. Rivada Networks a ainsi obtenu plusieurs jolis contrats – dont un en alliance avec une boîte toute récente implantée en Alaska, Nana Pacific - pour sécuriser les télécoms de l’armée américaine, et de la garde Nationale. Pour accroître son influence, Ganley sponsorise un très discret « forum pour la sécurité publique en Europe et en Amérique du nord ». De là à soupçonner l’Irlandais, d’être un sous-marin visible comme un paquebot de l’Oncle Sam, il n’y a qu’un pas… Contacté par Bakchich pour connaître l’avis de la première puissance du monde sur cette affaire, le service de presse de l’ambassade US à Paris a très vite coupé court. « On n’a pas le droit de se prononcer sur ce genre de sujet ».

…et des néocons américains

Face aux accusations, l’Irlandais lui ne désarme pas. Interrogé dans la presse polonaise sur les soupçons de collusion avec la CIA, Ganley, qui a tout de même dû avouer son don de 200 000 euros, préfère renvoyer au passé anarchiste de Cohn-Bendit. Et juger « absolument outrageantes » les accusations du président du Parlement. Provocateur, le patron de Libertas vient de se lancer dans une tournée européenne pour coaliser tous les opposants au traité de Lisbonne et créer un parti européen en vue des élections parlementaires de 2009. Son argumentaire est simple. « Ceux qui croient à l’avenir du traité de Lisbonne devraient acheter des fleurs pour les mettre sur une tombe ».

Le 21 septembre, il s’est ainsi pointé à Paris pour l’université d’été du MPF, s’affichant au côté du souverainiste Philippe de Villiers.

En mal de fonds, le MPF pourrait-il recevoir un coup de pouce de Ganley ? Cocasse lorsqu’on se souvient que le vicomte était un farouche opposant à l’invasion de Bush en Irak… Le mouvement a préféré ne pas répondre. Après la France, Ganley a filé en Pologne, pays des plus eurosceptiques pour faire ami-ami avec les petits partis qui le veulent. Et il projette d’ouvrir un siège à Bruxelles. Évidemment tout cela requiert des fonds, et le pro-américain n’en manque pas.

Chez les partisans d’une Europe qui deviendrait une puissance politique et pas seulement une zone de libre-échange, la thèse du complot US est étayée par la production de certains think tanks ultra conservateurs anglais. Exhumée il y a peu, une analyse émanant du Margaret Thatcher Center for Freedom, - rattachée à « The Heritage Foundation » l’un des plus gros think américain - a rétrospectivement fait bondir les Amis du traité de Lisbonne, une association d’eurocrates français.

Intitulé « pourquoi, Washington devrait s’inquiéter », ce texte des néocons britanniques écrit en janvier 2008 - six mois avant le vote irlandais - développe un argumentaire absolument limpide. « Le nouveau Traité transfèrera des États nations vers Bruxelles de nouveaux pouvoirs dans des secteurs cruciaux d’action politique (défense, sécurité, énergie), secteurs dans lesquels les États-Unis disposent de plus d’influence dans une relation bilatérale (USA / État membre). » S’en suivent d’autres cris d’alarme à l’Oncle Sam du même acabit. «  Le Traité souligne l’ambition de l’Union de devenir un pouvoir global et de défier le leadership américain sur la scène mondiale. » Ou encore, « il abolit la structure en piliers qui permettait aux États membres de conserver un rôle déterminant dans les affaires étrangères et l’Amérique doit se rendre compte de ce danger. »

Avec le recul, effectuée en juin dernier, juste au moment du rejet du traité de Lisbonne par les irlandais, la tournée d’adieu de Bush à l’Europe prend une saveur cruellement ironique. Quelques jours avant que Sarko ne prenne les commandes d’une Union européenne très cabossée, « W » était venu goguenard chanter ce, « continent puissant et déterminé » et cirer les pompes de son « ami » français, grand admirateur du modèle américain. Au point de courir parfois avec un tee shirt siglé de la police New yorkaise…

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  • Une odeur de Bildenberg dans l’UE
    le lundi 29 septembre à 00:08
    "I’m sure if you dug far enough you’d find that many Irish businessmen, including some on the Yes side in the Lisbon debate, have profitable relationships with the American establishment too. Peter Sutherland, one of the most vocal proponents of Yes, is treated with a degree of reverence in polite circles in Ireland. He is not just a director of Goldman Sachs, a “blue chip” Wall Street investment bank, but is a member of the Bilderberg Commission, an organisation devoted to exactly the type of right-wing policies Ganley is being damned for supporting".
  • Une odeur de dollar dans le non irlandais
    le vendredi 26 septembre à 19:28
    Il me semble que dans cette controverse on situe les enjeux en terme de puissances (celle de l’Europe comparée à celle des USA). Or pour moi il y a un problème à la base d’envisager l’action politique sous forme d’accumulation et de concentration de puissance. À partir du moment où l’on se détache de cette perspective, le fait que la CIA ait joué un rôle dans le non irlandais est finalement peu important…
  • Les néocons européens sont des guignols
    le vendredi 26 septembre à 17:20
    Mouais, je suis plutôt sceptique sur cette théorie du complot. En particulier parce que des néo-cons qui dénoncent d’autres néo-cons, c’est pas crédible.
  • Les néocons américains suspectés de quelques gâteries en faveur du non irlandais
    le vendredi 26 septembre à 10:31, Vincent Barriac a dit :

    Et voilà qu’on nous ressort le vieil argument d’un non majoritairement d’extrême-droite et anti-européen.

    Les peuples d’Europe n’ont pas besoin d’illuminés comme MM. Ganley et De Villiers, ni des milliards de leurs amis d’outre-Atlantique, pour savoir que penser de la construction européenne qu’on tente de leur imposer. Arrêtons de donner à ces guignols plus d’importance qu’ils n’en ont et de croire que les citoyens sont trop cons pour se faire un avis sans marketing politique.

    Au passage, cet épisode montre une fois de plus que l’attelage que les Verts s’apprêtent à lancer pour les élections européennes, où des eurobéats crétins comme Cohn-Bendit vont côtoyer des antilibéraux convaincus comme Bové, ne peut pas tenir.

  • Les néocons américains suspectés de quelques gâteries en faveur du non irlandais
    le vendredi 26 septembre à 09:42

    N’est-il venu à l’idée de personne que, si les populations françaises, hollandaises et irlandaises avaient voté "non" au traité de Lisbonne, c’est parce qu’elles manifestaient leur hostilité à l’égard d’une Europe dans laquelle elles ne se reconnaissent pas ? Il faut certes admettre, sous peine d’être naïf, que ces partisans du "non" n’ont pas spécifiquement voté contre le texte lui-même, tout simplement parce qu’ils ne l’ont pas lu, ou compris. D’accord, c’est un vote sanction, mais ce n’est pas une raison pour déresponsabiliser à ce point les populations votantes.

    Nous avons eu droit à tout : au début, ils avaient voté "non" parce qu’on leur avait mal expliqué en quoi ce texte était formidable - Problème pédagogique, comme avec de jeunes enfants à éduquer. Ensuite, un petit argumentaire sur l’incapacité des foules à savoir ce qui est bon pour elles - petit retour au paternalisme d’antan. Enfin, on parle de complot américain - un marronnier qui me rappelle quelque chose ; toutes les explications sont avançées pour ne pas reconnaître que ces votes obligent les politiques à repenser la construction européenne, et prendre en compte d’autres éléments. Que ces explications soient vraies ou pas ne change rien à la nécessité de revoir la copie européenne : ce n’est pas une quelconque intervention de la CIA qui aura construit une Europe à l’envers, mais bien les politiques européens eux-mêmes.

    Au moins, à propos d’un complot américain, on ne pourra pas accuser la presse européenne d’avoir été achetée ou manipulée par Washington : même ratée, la propagande en faveur du "oui" a été totale.

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