Au début, c’était une affaire de banquiers, et l’on appela ça : la crise financière. Ensuite, nous y sommes, on compta les billes, et l’on constata la récession : c’est la crise économique. Il reste à envisager, hélas, une troisième vague, et ce sera la crise politique, nourrie, évidemment, par un massacre social qu’on n’ose pas même évoquer.
Il s’agit de se remettre à penser. On admirera plus tard la façon dont des pensées stupides, mais brillantes et opportunistes, ont reçu, pendant ces cinquante dernières années, un accueil béat de la part de nos plus subtiles intelligences. Quiconque a lu Fukuyama, je dis bien : lu, avec le regard et le savoir que garantit, normalement, une compétence lentement acquise dans l’étude (et pas seulement l’illusion que procure une chaise dans un magazine littéraire à la télé), quiconque, donc aura lu, en son temps, La Fin de l’Histoire, aurait pu y reconnaître un livre d’une incroyable légèreté, nourri d’approximations historiques aveuglantes et d’affirmations emphatiques, bref, un pur produit de ce kitsch intellectuel qui, de temps en temps, sert de bonbon sucré aux universités américaines. Il faut se souvenir de Marshall Mc Luhan annonçant en 1962 la fin de la « galaxie Gutenberg » : une analyse forte en ses principes peut finir en quenouille, si la mode s’en mêle. Exit donc Fukuyama, qui ne sert plus qu’à caler les tables bancales.
Ensuite, il y eut les économistes – entendez par là, les économistes du libéralisme fou-fou-fou (mais, pour eux, rationnel par la seule naturalité du marché…), cet Hayek dont on bourra les copies de Sciences Eco et de concours de l’ENA sans plus réfléchir, en se gargarisant de « déconstructivisme » et autres concepts succulents. Eh oui, l’économie fit illusion, on envisagea qu’elle puisse être une science, et même, selon des fanatiques, la seule science, les autres se partageant entre bidouillages de labos et dissertations poétiques sur l’Histoire ou l’Être. Un esprit un peu froid aurait hésité sur le diagnostic : propagande ultra-capitaliste ou délires de mégalomanes ? Tous les symptômes d’une utopie théoricienne étaient visibles noir sur blanc : on se complut à des querelles de mots et à des polémiques universitaires, sans même voir que ce zeppelin bombardait, chez Thatcher comme chez Pinochet, les fondements même de la démocratie (sans parler de la justice sociale, qui, rappelons-le, n’est pour Hayek qu’une invention des socialistes…).
Et maintenant, le premier commentateur venu, sur la radio du matin, sonne le tocsin dans le désert. Elles se sont tues, les grandes voix qui ont bercé la crise. Et on n’entend pas grand chose, en retour. Il est vrai que l’habitude de se taire s’acquiert facilement, dès lors que l’on se contente de répéter ce que les autres ont dit… Le premier rang, depuis des années, a été tenu en France par des penseurs de seconde main, hommes d’essais et de presse, conseillers mondains, lapins de clapiers présidentiels. Lorsqu’il s’est agi de crier au loup, d’évoquer des dangers, de rappeler des fondamentaux économiques et sociaux, bref, de dessiner sur le mur l’ombre du diable, en parlant d’appauvrissement national, de « financiarisation » ou de « virtualisation » de l’économie, en dénonçant la spéculation et même l’asservissement des stratégies économiques aux seuls intérêts des actionnaires, on est passé pour des gauchistes, des névrosés d’Attac, des marxistes séniles et bien d’autres ringardises. Qui, « on » ? Pas besoin de lancer des noms : il ne s’agit pas de distribuer des médailles. Mais ils ont été nombreux à tirer, comme se doit de le dire tout journaliste bien élevé, la « sonnette d’alarme ».
Reste à adopter une attitude par rapport à cette troisième vague, et les politiques ne peuvent plus se planquer derrière des gourous ratatinés par la réalité. La crise économique déferle, la crise énergétique est toujours là (la baisse du brut n’efface pas sa raréfaction !), et la crise politique sera à la mesure des dégâts sociaux : si l’on a le courage de recadrer les choix fondamentaux en matière de fiscalité (supprimer le « bouclier », foudroyer l’évasion fiscale), maintenir la consommation en empêchant une paupérisation massive des salariés (soutien à la fois des bas salaires et des investissements, réduction des marges et des hautes rétributions, plafonnement des loyers et des tarifs publics, etc…), investir à fond dans la recherche et l’innovation (seul terrain où l’on trouvera le grain à moudre demain), si, donc, l’on ne dissocie pas le maintien des équilibres sociaux de l’aide aux entreprises et à l’activité économique, alors, ce ne sera peut-être qu’un gué difficile à passer. Politiquement, ce n’est pas évident : la droite s’est enlisée dans une imbécile jubilation libérale avant de se réveiller verbalement keynésienne, et son personnel ministériel, d’une faible envergure, d’une compétence douteuse, cramponné à des données dépassées, ne se soucie pour l’heure que de préserver les privilégiés qui sont sa clientèle ; quant à la gauche, elle était déjà divisée, il y a dix-huit mois, sur la nécessité de relever le SMIC, et à l’heure actuelle, bien malin qui peut voir quelles sont ses analyses et ses intentions !
Cette double faiblesse politique est le pire danger, car il faut garder l’enjeu présent à l’esprit : les crises portent en elle la capacité de faire exploser les démocraties. Cela, ce n’est pas de la théorie : il suffit de connaître l’histoire du XXe siècle.










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