Du fond de sa grotte, Oussama ben Laden doit savourer : qu’il parle ou se taise, on l’attend toujours autant au tournant de chaque moment historique de son ennemi préféré. Sans même à avoir pris le risque d’enregistrer un message « au peuple d’Amérique » qui s’apprête à élire son nouveau Président, et refaire ainsi le « coup » de l’apparition surprise à la veille du vote américain de 2004, il reste le troisième homme invité à la table des deux candidats pour tester leur capacité de Président à garantir la sécurité du pays.
Son silence à quelques heures du scrutin du 4 novembre qui marque la fin de deux mandats d’administration Bush en devient presque plus inquiétant. Même les services de renseignement viennent d’avouer un peu piteusement à la chaîne ABC News guetter un signe du Cheikh, en surfant nuit et jour sur les sites et forums djihadistes traditionnellement utilisés par le leader d’Al-Qaïda pour délivrer ses messages. Un travail de veille rendu plus ardu encore par la récente cyber-campagne lancée contre ces canaux de communication pour déstabiliser les réseaux extrémistes, et par là-même la surveillance des services de renseignements… Qui sortent le parapluie et bottent en touche, en évoquant l’hypothèse d’un message de ben Laden…. après les résultats.
Certains experts vont jusqu’à jouer la provocation pour le faire sortir du bois, en décrétant que s’il se manifestait, il montrerait qu’il n’a pas succombé aux bombardements aériens sur les régions tribales afghano-pakistanaises (où il se tapirait) et ainsi qu’il n’a rien perdu de sa capacité à défier l’Amérique et ses dispositifs de sécurité…
Recherche lieutenants de Ben Laden désespérement
A défaut d’avoir la parole du maître, spécialistes et médias américains sont partis en quête de celle de ses lieutenants. L’enjeu n’est pas des moindres aux Etats-Unis dans la guerre que se livrent les deux candidats : qui du républicain John McCain ou du démocrate Barack Obama aura les faveurs du troisième homme ? Car malheur à celui des deux candidats qui bénéficierait de cet encombrant soutien, preuve indiscutable que son projet politique va à l’encontre des intérêts des Américains, que le camp adverse s’empressera d’exploiter pour rallier les électeurs encore indécis. Alors les « petites phrases » en provenance de la blogosphère djihadiste sont traquées, décortiquées, analysées comme autant d’indices révélateurs du vote du premier ennemi de l’Amérique pour le Président que les Américains ne devront surtout pas élire.
Du coup, la tentation est grande d’estampiller du tampon officiel « AQ » le moindre des bavardages entre membres des forums djiahdistes encore actifs quand ils vont dans le sens souhaité. Ainsi, « Al-Qaïda soutient McCain », affirmait le Washington Post qui a brandi comme un trophée en Une de son édition du 22 octobre un passage extrait d’un post mis en ligne deux jours plus tôt sur un forum et aussitôt repris en boucle par tous les sites et blogs démocrates. En écho à un conseiller du candidat, qui avait lâché qu’« un attentat avantagerait McCain », l’auteur analyse que l’élection du « fils de Bush » aura l’avantage d’accélérer plus encore le déclin de l’Amérique… Un bon point pour Obama, donc ? Pas sûr, rétorquent les pro-républicains. Et ils tiennent une preuve. Du lourd !
Al-Qaïda n’a pas de candidat préféré
Jusque là totalement inconnu de l’opinion américaine, l’un des idéologues d’Al-Qaïda en Afghanistan, Abou Yahya Al-Liby, très prolixe en logorrhée enregistrée sur le Net, a tout d’un coup retenu l’attention pas neutre de quelques médias américains pour avoir lancé à la fin de son dernier discours fleuve à l’occasion de l’Aïd et repris par les agences de presse : « Oh Dieu, faites que Bush et son parti soient humiliés ! » On y est ! Al-Qaïda — attention, Abou Yahya Al-Liby n’est pas un obscur bloggeur — soutient Obama car son élection sanctionnera la politique de l’administration Bush. Et toc ! Les fameux électeurs indécis, capables de faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre, vont décidément avoir du mal à trancher. Normal : Al-Qaïda n’a pas choisi de candidat. Et n’a surtout pas besoin d’en choisir un. Le jeu politico-médiatique tout au long de cette campagne autour d’un adoubement supposé de l’un ou l’autre des candidats par le leader d’Al-Qaïda aura été un cas d’école en matière d’instrumentalisation de la lutte contre le terrorisme, des guerres menées en son nom, et de la politique de la peur qui va avec.
Comme George W. Bush avant lui, John McCain a besoin d’Al-Qaïda pour justifier sa ligne va-t-en guerre. A se demander qui est le plus utile à l’autre… Quant à Barack Obama, qui adopte clairement une politique pro-israélienne, il a réitéré sa disposition à envoyer plus de troupes américaines en Afghanistan si la situation l’exigeait. Que les forces américaines restent en Irak, comme le prône McCain, ou qu’elles accélèrent leur retrait, comme le demande Obama, ne change rien au « choix » d’Al-Qaïda. Le bourbier est son environnement préféré pour prospérer ; le départ des Américains d’Irak sera considéré comme une victoire de l’organisation sur l’ennemi, contraint à la fuite. Savoir se faire instrumentaliser, un art…
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