Le centre de rétention administrative (CRA) de Vincennes, partiellement refait à neuf après avoir brûlé au mois de juin dernier, a rouvert ce matin : c’est là, de nouveau, que les sans-papiers raflés seront aussi parqués.
Un livre paraît le même jour : un livre important, essentiel, qui, pour la première fois, nous renseigne, de l’intérieur, sur ce que sont les conditions de (sur)vie dans ce camp de la honte [1] :
« Même un chien on ne le traite pas comme ça »
Pendant les six mois qui ont précédé l’incendie, les auteurs ont maintenu un contact régulier avec les sans-papiers retenus à Vincennes : « Nous les avons appelés quotidiennement. Ils nous ont raconté leurs luttes et la répression subie chaque jour. (…) Ils nous ont parlé du quotidien du centre, de son organisation, des conditions d’enfermement, du comportement de la police, etc. ».
Leurs témoignages, par conséquent, « issus de longues conversations, traduisent le regard des retenus sur ce qu’ils vivent et ressentent alors qu’ils sont pris dans les rouages de la machine à expulser » - sans faux-semblants, et sans la moindre trace d’une quelconque gentillesse : morceaux choisis.
Jeudi 17 janvier, minuit. Un retenu avec lequel nous communiquons depuis le début des événements nous téléphone. "La police est venue me voir pour me dire que demain matin, à 7 heures, ils m’emmèneraient devant le juge. Quel juge ? Je suis là depuis vingt-huit jours. Je n’ai aucun juge à aller voir. Ils veulent m’expulser sans rien me dire. J’en suis sûr.
(…) Vendredi 18 janvier. À 6 heures, il nous rappelle. « Je suis à Roissy. Ils sont venus me chercher à 5 heures ce matin. J’avais raison, ils m’ont menti ».
(…) Mercredi 23 janvier. Hier soir, à minuit, on a refusé d’être comptés et de rentrer dans les chambres. On a essayé de dormir dehors. La police criait : « Dégagez ! On ne veut pas de vous ici ! » Ils nous ont dit : « Si vous ne rentrez pas, on vous fait rentrer de force ». Ils nous ont alors poussés avec les casques. Il faut continuer les manifestations devant le centre. Cela nous fait du bien [2].
(…) Dimanche 10 février. Ce midi, nous avons refusé de manger. La date de péremption de la nourriture était atteinte. Nos proches ne peuvent pas nous apporter à manger. Les policiers disent que c’est interdit. C’est écrit dans le règlement. Nous devons acheter nos cigarettes dans le centre. Il y a aussi un distributeur de café, de sodas et d’autres bricoles à grignoter. On dépense beaucoup d’argent ici.
(…) Mardi 12 février. Nous étions dans la salle télé. La police a éteint la télévision sans explication. On a demandé qu’ils la rallument. Ils n’ont pas voulu. Le ton est monté très vite. Ils nous ont demandé de monter dans les chambres pour le comptage, on a refusé. Ils sont alors revenus en nombre. Ils étaient plus de 50. Il y avait des CRS et des policiers. Ils nous ont séparés en deux groupes, puis ils nous ont tabassés dans l’escalier, dans le couloir et dans les chambres. Il y a cinq personnes blessées, dont deux assez gravement. L’un semble avoir le bras cassé, l’autre le nez. Celui qui a le nez cassé a été tabassé dans sa chambre. L’infirmier est venu, il a dit qu’il ne pouvait rien faire et qu’il fallait appeler les pompiers. Ils sont venus. Ils ont emporté cinq ou six personnes. Certains sont à l’hôpital, d’autres sont en isolement, on ne sait pas trop.
(…) Jeudi 28 février. Un jeune Algérien a tenté pour la seconde fois de se suicider. Vers 10 heures, il s’est pendu avec les lacets de son blouson. Il ne s’est pas rendu compte qu’il y avait une caméra devant lui. Les policiers sont tout de suite intervenus. Ils l’ont gardé toute la nuit. Ils l’ont renvoyé dans sa chambre le matin.
(…) Vendredi 14 mars. Un chien, on le traite pas comme ça. Nous aussi, on a le droit de vivre sur terre.
(…) Dimanche 16 mars. Ils nous traitent comme des chiens. Ici, certains flics ont la haine. Dans les chambres, il y a des odeurs incroyables. Dans les chiottes, on pourrait attraper n’importe quelle maladie. Vous verriez les douches, les couloirs, le réfectoire, vous n’en croiriez pas vos yeux. Ici, c’est comme une prison.
(…) Mercredi 9 avril. Il faut penser les luttes autrement. Les gens et les flics se foutent de la grève de la faim. Ils se foutent des sans-papiers. Ils s’en foutent si on crève. Les gens bouffent des lames de rasoir tous les jours et l’on n’entend pas parler d’eux. Les petits trucs qu’on fait ne valent pas le coup. Il faut vraiment foutre le bordel pour leur mettre une vraie pression. Quand j’étais dehors, je travaillais. J’allais boire des verres après le travail. Je me foutais du reste. Quand j’ouvrais un journal, je ne m’intéressais qu’aux gros titres. Pour les gens, c’est pareil. Il faut que ça pète pour qu’ils s’intéressent à nous.
Les flics poussent à la division entre communautés
(…) Lundi 14 avril. Aujourd’hui une bagarre a éclaté entre un Algérien et un Égyptien. Quand les flics sont montés, ils n’ont pas essayé de calmer les choses. L’un des flics m’a dit : « Pourquoi t’y va pas, toi ? Tu dois être du côté de ton pote algérien ».
(…) Jeudi 15 mai. Le problème de divisions entre les communautés est réel. Les flics poussent à cela, ils sabotent les mouvements de solidarité. Ils essaient d’être amis avec des retenus et leur demandent d’être dociles, tranquilles. Ils pratiquent le chantage. Souvent les flics qui parlent arabe vont parler aux Arabes. Ils disent de ne pas écouter les Africains. Il y a parfois des bagarres encouragées par les flics.
(…) Jeudi 12 juin. Au sein du centre, ceux qui nous gardent sont malins. Ils sont issus de l’immigration. Pour éviter qu’il y ait des accrochages, ils parlent arabe, bambara… Hier, quelqu’un a avalé beaucoup de pièces de monnaie pour échapper à une expulsion ; il est à l’hôpital. Tous les jours, certains mangent des pièces et du shampooing pour échapper à l’expulsion. Quand ils font ça, ils vomissent, ils ont très mal au ventre. Il faut attendre une heure ou deux avant d’être évacué. La police attend de voir si c’est vraiment grave. Ce sont les pompiers qui viennent chercher le malade. Certains reviennent après avoir passé une ou deux journées à l’hôpital, mais entre-temps, leur vol a été annulé.
(…) Lundi 16 juin. Il y a des tentatives de suicide très souvent, presque tous les jours. Quand quelqu’un tente de se suicider, ils viennent le prendre et l’emmènent à l’hôpital. S’ils considèrent que ce n’est pas grave, ils l’expulsent quand même. C’est arrivé à un jeune Malien. Le lendemain, son frère nous a appelés et nous a dit qu’il était dans son pays d’origine. Il est arrivé là-bas sans chaussures.
L’appel du 22 juin
(…) Dimanche 22 juin. Le monsieur qui est mort hier n’était pas cardiaque. Avant de rentrer au centre, il prenait déjà des médicaments tous les jours, il avait une ordonnance du médecin.Il demandait des médicaments et on ne voulait pas lui en donner".
(…) Dimanche 22 juin. On a appris que quelqu’un était mort. On a vu les pompiers sortir avec le mec sur un brancard. On sentait que quelque chose pouvait se passer.
(…) Dimanche 22 juin. Tout d’un coup, j’ai vu la fumée. Le feu a duré plus de trente minutes avant que les pompiers n’arrivent. Comment le feu est arrivé ? Franchement, je ne veux même pas savoir. C’est la mort du monsieur qui a a suscité toutes ces violences-là, légitimes ou pas. Mais quand même, les révoltes, ça arrive partout. Quand il y a quelque chose qui ne va pas, il y a des révoltes, même en ville, dans la vie courante, il y a toujours des révoltes et ça peut être avec des violences. Une révolte, c’est une révolte, d’une seule façon.
Conclusion des auteurs : Juste après l’incendie, les déclarations qualifiant cet événement de « drame » se sont multipliées. Or : « Le véritable drame est de vivre traqué, dans la crainte permanente d’être arrêté,enfermé, expulsé. Que de nombreuses personnes soient acculées à choisir le suicide et l’automutilation comme portes de sortie de la rétention, qu’il y ait de plus en plus d’arrestations et d’expulsions, là se situe le vrai drame »".
En sorte que : La seule alternative à la rétention, aux expulsions, aux arrestations, c’est la liberté. Liberté de circuler. Liberté de vivre là où l’on veut avec qui l’on veut. Liberté qui ne saurait être suspendue à un bout de papier.
Ultime précision : Les bénéfices de ce livre seront reversés aux retenus inculpés suite à l’incendie.
Le mieux serait donc d’en acheter deux.










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