C’est une spécialité française, au même titre que le camembert : faire énoncer par le corps parlementaire des lois dites « mémorielles » établissant non point ce qu’il est permis ou pas de dire sur un événement ou une période historique, mais purement et simplement ce que l’on doit dire si on ne veut pas être traîné devant les tribunaux. La différence ? Elle est facile à illustrer. On se souvient qu’un historien de haut niveau a vécu un véritable harcèlement judiciaire, au nom de la loi dite Taubira, pour avoir étudié la traite des esclaves en Afrique dans les royaumes arabes de ce continent et entre les Etats africains eux-mêmes, exactement comme s’il niait, ce faisant, la responsabilité historique des européens dans le commerce du « bois d’ébène ». La « chose à dire » était donc : les Européens sont les seuls à avoir commis ce crime contre l’humanité. Toute autre affirmation est assimilable, dans l’esprit de la loi, à du négationisme. Mais on peut aussi bien imaginer (et de cela, qui s’en avise ?) une loi prescrivant de dire exactement le contraire…
La chose vous paraît invraisemblable ? Prenez la première guerre mondiale : une « loi mémorielle » votée entre 1918 et 1943 aurait pu prescrire la béatification de Pétain ; jusque dans les années 90, cette loi eût prescrit à la fois la mise en cause de Pétain et la célébration de cette guerre comme grand moment d’héroïsme collectif, en interdisant d’évoquer les mutineries ; depuis, il est non seulement possible, mais expressément recommandé de la décrire comme une boucherie – ce qu’elle fut. Et il y aura toujours des tentations pour, à un moment donné, imposer un jugement collectif réducteur, voire falsificateur : après les bafouillages du bi-centenaire de la Révolution française, dont les vertus libératrices ont été atténuées par un étalage hyperbolique de ses épisodes les plus violents (comme s’il pouvait exister une révolution sans violence, surtout après tant de siècles d’absolutisme monarchique…), on sent à nouveau des velléités politiques de transformer la guerre de Vendée en génocide officiel. A quand une loi obligeant à dénoncer mai 68 comme une chienlit régressive, puisque c’est l’idée à la mode à l’Elysée ? Quant au fameux débat sur les effets positifs et négatifs de la colonisation, une chose est certaine : le « tout négatif » est un jugement aussi intenable, historiquement, que le « tout positif ». Dans l’un et l’autre cas, cette estimation rétrospective ne fait que refléter une argumentation politique relevant de l’idéologie, que le refus de nuancer caractérise et condamne à la fois : à quoi bon se flatter d’établir un bilan, s’il n’est pas pondéré ?
La communauté des historiens reprend la main
Heureusement, après avoir été troublée par cette succession de lois qui, depuis la loi Gayssot, ont posé un grave problème politique et moral, la communauté des historiens a su reprendre la main, avec mesure et toute la gravité que donne le savoir. Alors que le vote des lois mémorielles a donné lieu à des emballements lyriques et des sermons moralisateurs, l’avertissement des savants s’en tient à des principes simples qu’il convient de rappeler en citant les premières lignes de l’appel du 12 décembre 2005, repris en novembre 2008 sous le nom d’ « appel de Blois » (où se tiennent des « journées » consacrées à l’histoire, de réputation mondiale) :
« Émus par les interventions politiques de plus en plus fréquentes dans l’appréciation des événements du passé et par les procédures judiciaires touchant des historiens et des penseurs, nous tenons à rappeler les principes suivants :
L’histoire n’est pas une religion. L’historien n’accepte aucun dogme, ne respecte aucun interdit, ne connaît pas de tabous. Il peut être dérangeant. L’histoire n’est pas la morale. L’historien n’a pas pour rôle d’exalter ou de condamner, il explique.
L’histoire n’est pas l’esclave de l’actualité. L’historien ne plaque pas sur le passé des schémas idéologiques contemporains et n’introduit pas dans les événements d’autrefois la sensibilité d’aujourd’hui.
L’histoire n’est pas la mémoire. L’historien, dans une démarche scientifique, recueille les souvenirs des hommes, les compare entre eux, les confronte aux documents, aux objets, aux traces, et établit les faits. L’histoire tient compte de la mémoire, elle ne s’y réduit pas.
L’histoire n’est pas un objet juridique. Dans un État libre, il n’appartient ni au Parlement ni à l’autorité judiciaire de définir la vérité historique. La politique de l’État, même animée des meilleures intentions, n’est pas la politique de l’histoire. »
Rien n’est plus clair que cet appel des historiens, et rien n’est plus honnête. Il serait temps que les tenants des « lois mémorielles », mais aussi ceux de bien d’autres censures visant à pénaliser tout écart supposé à une morale correctness qui rappelle les péchés « en actes, en pensées ou en paroles » inventoriés dans les manuels des confesseurs, prennent conscience qu’ils atteignent parfois le degré de dogmatisme des religions les plus obscurantistes – sont-ils loin de ces fanatiques qui veulent imposer le créationisme, seule attitude bibliquement correcte ?
La conscience collective, coeur battant et vivant de la démocratie, n’a pas besoin de ces censures, et le pire moment sera celui où, malmenée par une législation abusive, elle sera condamnée à s’auto-censurer. Ne nous voilons pas la face, c’est déjà le cas dans les rédactions et les maisons d’éditions, où l’habitude est prise (on paie même, ici ou là, des juristes ad hoc !) de supprimer « tout ce qui dépasse » pour éviter tout risque de procès. Des exemples récents (et pas très reluisants) ont montré que l’humour est la première victime, ou la plus visible, mais la liberté d’expression fait un tout, et lorsque, sur des sujets comme les guerres africaines, l’esclavage, le colonialisme, les divers monothéismes (on peut dire n’importe quoi sur les autres religions) ou même les composantes ethniques d’un corps de données statistiques, toute information est censurable ou censurée, alors, il est peut-être utile non seulement de renoncer désormais à faire des lois mémorielles, comme le préconise un récent rapport parlementaire, mais encore de revoir la copie, de reprendre les lois existantes (horriblement mal rédigées, et juridiquement floues, du reste !) ou, au moins, de les soumettre au Conseil Constitutionnel, pour avis…










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