A l’heure dite, ils n’ont trouvé, Quai de la Moselle, que du thé chaud et des bananes. Mieux que rien. Mais plus frugale qu’à l’accoutumée. Depuis lundi 1er décembre, les quelques 700 à 800 clandestins qui errent, depuis six ans, après la retentissante fermeture de Sangatte, en quête de l’eldorado britannique, se retrouvent davantage livrés à eux-mêmes dans Calais. Motif de cette quasi-disette ? C-sûr, l’un des réseaux associatifs qui gère d’habitude bénévolement repas et douches, a cessé toute distribution de nourriture. Jusqu’à nouvel ordre. A l’inverse, Salam, un autre collectif, a choisi, lui, de continuer la livraison des repas le soir. Une divergence d’appréciation sous le regard muet de la municipalité UMP, dirigée par Nadine Bouchart.
Voilà plus de trois semaines, C-sûr - soit sept associations dont La belle étoile, le Secours catholique, la Ligue des Droits de l’Homme, la Cimade, les Verts - avait brandi la menace de grève à l’attention de la mairie, du conseil général du Pas-de-Calais et de la Région. Unique moyen auquel s’est résolu le collectif pour dénoncer un manque cruel de moyens humains et financiers. « Au fil du temps, les conditions de distribution des repas chauds, midi et soir - sept jours sur sept - sont devenues ingérables », résume l’abbé Boutoille, l’un des porte-parole de C-sûr. Selon le réseau d’entraide, qui existe depuis plus de 20 ans, la situation a atteint un seuil qu’il juge aujourd’hui « indépassable et intolérable ». Près de 800 migrants - afghans, pakistanais, égyptiens, somaliens et érythréens - ont quotidiennement recours à l’assistance de la quarantaine de bénévoles locaux qui palie, tous les jours, à l’essentiel.
Quatre douches pour 7 à 800 réfugiés…
Le Secours catholique, l’une des sept composantes du collectif, ayant aussi décidé de ne plus assurer la toilette des migrants. « Notre seule bonne volonté et nos petits moyens ne suffisent plus pour pourvoir à notre mission. Les pouvoirs publics doivent dorénavant prendre leurs responsabilités », tranche Michaël Goude, représentant de l’association caritative pour le Pas-de-Calais. Les moyens à disposition, plutôt chiches, semblent trouver leurs limites. Quatre douches pour 7 à 800 réfugiés. Franchement mince pour garantir leur hygiène, tandis que plusieurs cas de galle et de tuberculose sont recensés… « Les migrants observent notre mouvement d’humeur d’un œil amusé. Ils comprennent notre ras-le-bol, assure Monique Delannoy, présidente de la Belle étoile, association membre de C-sûr. Surtout, d’après notre traducteur afghan, ils reprochent aux autorités de les bloquer en France, sans perspective de régularisation, alors qu’ils s’imaginent avoir des possibilités en Angleterre ! » Pour l’instant, les collectivités locales et l’Etat font la sourde oreille. Le conseil général s’est bien inquiété de la situation des mineurs isolés. Il en recensait 1643, fin août 2008, et disait en avoir pris en charge 1629, en 2007, pour 5,2 millions d’euros. Non sans réclamer 1, 36 millions d’euros à l’Etat, obole promise mais qui se fait attendre, au titre de « l’accueil de courte durée de ces mineurs. »
Bisbilles associatives sur fond de querelles politiques
La grève des repas entreprise par C-sûr n’est pas du goût de tout le monde. Outre Natacha Bouchart, la maire de Calais, qui perçoit le collectif comme le repaire de dangereux gauchistes, Salam, l’autre association locale de bénévoles, réprouve le mouvement entamé. Jean-Claude Lenoir, vice-président de Salam, ainsi que Vincent, son fils, déplorent la décision de C-sûr. « C’est regrettable d’en arriver là, surtout lorsque les restos du cœur redeviennent d’actualité. C’est irresponsable de stopper en plein hiver. »
L’origine de la brouille remonte à un an, lorsque les membres de Salam ont été exclus du collectif C-sûr. Raisons invoquées ? Une guégerre de personnalités et aujourd’hui deux camps irréductibles qui s’accusent mutuellement de vouloir faire des coups politiques. « Nous ne voulions pas dire sans arrêt amen à l’abbé et aux Verts », justifient les Lenoir père et fils. « Nous sommes étonnés de les voir bras dessus, bras dessous avec l’actuelle municipalité de droite, alors qu’ils étaient sur des positions plus dures que les nôtres à l’époque de l’ancien maire », rétorquent les membres de C-sûr.
L’affrontement lors des municipales de 2008 a laissé des traces. L’alliance nouée entre la liste UMP de Natacha Bouchart et Philippe Blet - sitôt exclus du PS -, maintenant premier adjoint et président de la communauté d’agglomération, s’est faîte au détriment du PCF Jacky Hénin, parlementaire européen. Des considérations politiques locales à mille lieux des clandestins, victimes collatérales de ces procès en excommunication.
Le bras de fer engagé avec les collectivités locales intervient dans un contexte plutôt électrique. Toute communication est rompue entre C-sûr et la mairie. Le collectif reproche à la municipalité actuelle de « ne rien faire » malgré la bombe à retardement qui se dessine. « Les pouvoirs publics, la mairie au premier chef, sont totalement absents ! Plus d’un an qu’on demande à Mme le maire un coup de main. Or, dans son esprit, comme dans celui de l’Etat, les clandestins n’existent pas ! » Le vieil Algeco, sis à un jet de pierre de l’hôtel de ville et de la gendarmerie, ne suffit plus pour servir les repas. La nourriture est préparée sur des trépieds de fortune, ingérée en deux temps, trois mouvements à même le sol, parfois par temps de pluie. Aucun auvent en vue à l’heure où pointent les rigueurs de l’hiver…
Le conseil des migrants, une coquille vide ?
Malgré des demandes insistantes et répétées, les mêmes bénévoles affirment avoir essuyé moult refus de la ville. « La municipalité refuse de nous allouer des contrats d’avenir en faveur de Rmistes. C’est autant de bras en moins qui auraient une utilité économique et sociale », souligne Nadine Bouteille, salariée de La belle étoile. Malgré plusieurs contacts réitérés, Bakchich s’est également heurté à une fin de non recevoir. « Mme le maire est indisponible sur ce dossier », se borne à indiquer son cabinet.
Elue au printemps face au sortant PCF, Jacky Hénin, la maire UMP a bien créé un conseil des migrants, une structure censée trouver des solutions pratiques à l’afflux croissant des réfugiés. Deux réunions ont eu lieu depuis début octobre. Or, rien de concret à se mettre sous la dent. La dernière en date, le 13 novembre, entérinant en outre un dangereux statu quo. « Natacha Bouchart nous a, une nouvelle fois, dits qu’elle ne voulait pas travailler avec nous. Elle a rejeté en bloc toutes nos demandes », explique Jean-Pierre Boutoille, le rictus amer. Et le collectif de fustiger un conseil des migrants aux allures de coquille vide, toujours réunit à la discrétion de l’élue. « Comment voulez-vous qu’un conseil des migrants sans aucun représentant des réfugiés, qui plus est convoqué au bon vouloir de l’édile, puisse fonctionner ? », s’emportent les associatifs, heureux bénéficiaires de trois poubelles flambant neuves, en lieu et place de « terrains dignes, bancs et auvents » réclamés.
Surtout, ils soupçonnent la municipalité de leur mettre des bâtons dans les roues. Pour preuve, le collectif cite une maison de 300 m2 acquise, à Calais, il y a deux ans, par le Secours catholique, sur la route de St Omer. Huit douches devaient y être construites. Un aménagement avait été prévu, ainsi qu’un permis de construire, déposé en bonne et due forme. Quelques péripéties juridiques plus tard, l’association a obtenu gain de cause devant le tribunal administratif de Lille. Las, la municipalité a déposé un recours, en septembre, afin d’empêcher l’aménagement. Le dossier est au chaud à la Cour d’appel administrative de Douai…
Le préfet caché derrière le bosquet administratif…
Les bénévoles font aussi face à un casse-tête administratif des plus fâcheux. L’enchevêtrement des compétences complique encore un peu plus la donne. En clair, depuis janvier 2007, le terrain situé Quai de la Moselle, où sont dispensés les repas, appartient - non plus à la mairie - mais au conseil régional présidé par le PS Daniel Percheron. Un embrouillamini hérité de la loi sur la décentralisation portuaire. Pour l’aménager, et y ajouter deux modulables tout neufs comme le souhaite les associatifs protestataires, il faut en outre l’accord du…préfet. Rémi Caron, le représentant de l’Etat, s’étant montré fort discret pour le moment, nulle doute que les migrants pourront encore ressentir l’âpreté des vents frais quelques semaines, voire quelques mois encore… Seul constat d’accord entre les différents protagonistes du dossier : la fermeture de Sangatte, en 2002, à grand renfort de tambours et trompettes par le ministre de l’intérieur de l’époque, Nicolas Sarkozy lui-même, risque de laisser les clandestins à fond de cale. Désormais, ils rasent le bitume. Gratis.
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