Si comme vous le révélait Bakchich, le cinéma s’est très tôt intéressé à l’histoire d’Antonio Ferrara, c’est que la destinée de cet homme, et les deux mois de son procès devant la Cour d’assises de Paris pour son évasion de la prison de Fresnes, réunissaient tous les éléments pour tenir le citoyen en haleine.
Une évasion spectaculaire
Le 12 mars 2003, la prison de Fresnes était prise d’assaut par un commando surarmés. En quinze petites minutes, à coup d’explosifs, et de Kalachnikov, les assaillants parvenaient à sortir Antonio Ferrara du quartier d’isolement. Bilan : la porte de prison de Fresnes explosée, les miradors criblés de balles, et l’ennemi public N°1 en liberté. Dominique Perben, qui se rendra sur les lieux dans la matinée de l’évasion, en sera bon pour une bonne suée. Certains se demandant même alors si le garde des Sceaux ne paiera pas cet affront de son portefeuille ministériel. Il n’en sera rien. Mais Nicolas Sarkozy, alors ambitieux ministre de l’Intérieur fera de l’arrestation d’Antonio Ferrara une priorité. Ce sera chose faite dès le mois de juillet. Il faudra laver l’affront.
Un accusé charismatique
S’il y a un point sur lequel Antonio Ferrara, braqueur multi-récidiviste, dit « Nino » ou la « Chepio », fait l’unanimité, c’est bien celui-là. Le jeune homme est souriant et sait mettre l’assistance de son côté. Tout au long du procès, il n’a cessé de faire des bons mots, provoquant, bien souvent l’hilarité. A la présidente qui l’interrogeait sur l’origine de l’argent qu’il dépensait pendant sa cavale, il répond : « C’est une question qui sent les menottes, madame la présidente ! ». L’humour suffira-t-il pour faire pencher une décision au moment du délibéré ? Rien n’est moin sûr. Par ses faits d’armes, et la médiatisation des procès qui ont suivis, Antonio Ferrara est devenu une figure respectée du grand banditisme. « Il est une star en prison », confie l’un de ses conseils. Et la banlieue sud, dont il est originaire, le lui rend bien. Des rappeurs, à l’instar de Rohff, lui rendent hommage dans leurs chansons, et il est probablement le détenu français qui possède le plus d’amis sur Facebook. Le 5 novembre, trois accusés, dont Antonio Ferrara, récusent leurs avocats et décident de ne plus assister aux audiences. Mais le procès continue. Une première en France. L’avocat général Jean-Paul Content a requis 20 ans contre Ferrara.
Le milieu, toujours le milieu, encore le milieu
C’est une histoire de bandit comme on en fait plus. Des gros profils dans le box blindés. Des surnoms à la pelle, « le petit », « la pioche », « le gros », « Mimi », « Ral », « MacFaz », « Teddy boy » ou encore « Julio », un braqueur Corse, Dominique Battini, (le seul avec Ferrara à avoir reconnu sa participation à l’évasion), lié à la célèbre mouvance des truands de la Brise de Mer, des menaces et des pressions à tous les étages, et un avocat sulfureux, Karim Achoui. Présenté comme l’avocat du milieu, il est accusé d’avoir donné le top départ de l’intervention à son client Antonio Ferrara. Les audiences n’ont pas permis de dire si le « baveux » (l’avocat en argot) mentionné par les assaillants peu après l’attaque et révélé par les écoutes policières était bien Karim Achoui. Ce dernier n’a cessé de clamer son innocence tout au long du procès. Me Maisonneuve et Me Szpiner, deux ténors du barreau, ont, lors de leurs plaidoiries, mis en avant le manque de preuves et souligné l’absence de mobile chez leur client. L’avocat général a requis 7 ans de prison ferme contre lui.
Un zoom inattendu sur l’état des prisons françaises
Comme vous l’avait raconté Bakchich, le procès Ferrara a été l’occasion d’une publicité aussi inattendue que nécessaire sur l’état déplorable des prisons françaises. Les conditions de détention d’Antonio Ferrara, maintenu à l’isolement depuis plus de 5 ans, ont été abordées à plusieurs reprises lors du procès. L’intervention remarquée de Gabriel Mouesca, président de l’Observatoire international des prisons (OIP), dénonçant un « cobaye de l’administration pénitentiaire », n’a pas rencontré beaucoup de contradicteurs et a porté le débat sur la place publique. Si la défense de Ferrara n’a eu de cesse d’emmener le débat sur ce terrain, Anne Vosgien, l’Avocate générale, a tenu, de son côté, a rappelé, lors de ses réquisitions, que « Ferrara ne s’est pas évadé pour une cause de société, il ne défend que la sienne !. On peut débattre à l’envi sur l’état de nos prisons. Ne vous laissez pas déborder par ce débat ». CQFD ? La cour, fait exceptionnel, se rendra toutefois dans les souricières du palais, où, depuis le 7 novembre, Antonio Ferrara, Hamid Hakkar et Doumé Battini patientent pendant les audiences, et constatera alors l’état « inqualifiable » des cellules. Selon nos informations, la défense d’Antonio Ferrara devrait saisir la cour européenne des droits de l’homme (CEDH) sur les conditions de son incarcération dès la fin du procès.
Des incidents d’audience à répétition
« Le parquet a voulu faire le procès de la mouvance Ferrara, et il ne l’assume pas », lâchait l’un des nombreux avocats de la défense. Il est vrai que ce procès hors-norme l’a été tant au niveau des mesures exceptionnelles de sécurité déployées que des incidents d’audiences à répétitions. Des revendications des accusés pour manger chaud aux incidents de procédures provoqués par Me Ripert, jusqu’à la bagarre générale lors de l’audience du 4 novembre, la présidente de la cour, Jeanine Drai, a eu fort à faire pour mener ce procès à son terme. Antonio Ferrara lui lâchera même, avant de quitter le box : « Vous avez trois casquettes : celle de président de la Cour, celle d’avocate générale et celle de maîtresse d’école. » Drai a donné l’impression de ne pas toujours maîtriser son audience. D’ailleurs le procureur général, Laurent Le Mesle interviendra de façon péremptoire : « Ce procès ira a son terme », alors même que la décision de renvoyer ou pas incombe non pas au ministère public mais à la présidente des Assises. Jeudi soir dernier, la cour s’est retirée pour délibérer. Les jurés, qui n’ont pas le droit d’être en contact avec l’extérieur ont été conduit dans un lieu tenu secret où ils devront répondre à 465 questions portant sur la culpabilité des accusés.
La revanche de l’administration pénitentiaire ?
Laver l’affront. Le 12 mars 2003, le commando, dont le procès n’a pas permis de détailler précisément de qui il était composé, a porté atteinte à un bâtiment réputé imprenable. « Il n’est pas question de laisser faire ces comportements », déclarait au matin du 12 mars 2003, Dominique Perben, alors ministre de la Justice. 5 ans plus tard, nul doute que l’Etat de droit tient sa revanche. Les lourdes réquisitions de l’avocat général en témoigne. Hocine Krociz, le complice présumé au sein de l’administration pénitentiaire, a été accablé par les déclarations de ses anciens collègues comme par celles des avocats d’autres accusés. Le ménage a donc été fait. Dans la nuit de dimanche à lundi 15 décembre, le verdict est tombé, la Cour d’assises de Paris condamne Ferrara à 17 ans de réclusion criminelle. Ses quatre acolytes ont quant à eux écopés de 15 ans de réclusion criminelle, et son ancien avocat, maître Karim Achoui, de 7 ans d’emprisonnement.
Mais il y aura l’appel, avec sans nul doute de nouveaux épisodes mafio-juridico-policiers qui seraient tout aussi passionnants s’il n’étaient pas d’abord tragiques.
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