La franche camaraderie n’a pas de prix et l’esprit d’entreprise ne saurait souffrir la moindre mesquinerie. Pierre Mongin, le patron de la Régie autonome des transports parisiens (RATP), a décidé de mettre les petits plats dans les grands pour ses vœux 2009. L’ensemble du personnel, et les élus franciliens sont attendus de pied ferme, deux jours durant, le 6 et le 7 janvier, au Grand palais. Des vœux, oui. Mais sans la cure d’austérité ! Alors qu’élus de tous poils optent pour des festivités réduites à leurs plus simples expressions - quand elles n’ont pas été annulés dans un bel élan d’économie forcée -, l’ancien directeur de cabinet de Dominique de Villepin convoque la munificence. La crise, mais quelle crise ? Et pourquoi pas un piètre buffet assorti de vulgaires cotillons ?! Qu’on se le dise, la RATP, qui s’apprête à souffler ses 60 bougies, aborde 2009 sur un train d’enfer. Au diable l’avarice !
Les joyeusetés ont lieu sur deux jours, s’il vous plaît, dans l’enceinte d’un Grand palais, rénové il y a peu, avec la participation de Yann Arthus-Bertrand dont on ignore, secret-défense, si sa prestation est gracieuse. Près de 5000 invités sont attendus pour entendre le grand manitou délivrer sa forte pensée et motiver troupes et partenaires. Diantre. De mémoire de salariés de la Régie, c’est bien la première fois, qu’est organisée une présentation unique de vœux.
Vœux uniques ? C’est possible, mais c’est plus cher…
Outre ce bel élan de cohérence et d’unité, c’est la facture totale des amabilités patronales qui crispe un tantinet nombre d’agents. Histoire d’amuser la galerie, la direction n’a pas mégoté en budgétant entre 1,2 et 1,5 millions d’euros ! Un chiffre qui fait bondir les mauvais esprits maison, rabat-joie jusque dans l’allégresse annoncée. « Cela fait des années que nous dénonçons ce gaspillage tandis qu’on nous demande sans cesse de nous serrer la ceinture ! Pourquoi balancer autant de pognon dans ce type de cérémonie alors qu’on nous serine toujours plus avec les gains de productivité ?! », fustige Philippe Thouzet, délégué Sud-RATP. Ces malotrus n’ayant rien trouvé de mieux que d’éditer un tract intitulé : « Les vœux XXL de la RATP ». Ces grincheux de service, honorés de voir leur remarque de « vœux uniques » pris en compte, en sont donc pour leurs frais. Dans son infinie sagesse, la direction a tout de même lâché du lest sur le budget initialement alloué, cet automne, à l’agence de Com’ censée préparer la grande sauterie, puisqu’il avoisinait les deux millions d’euros, selon les informations recueillies par Bakchich. Toujours plus en tout cas, selon les syndicats, que les 8 à 900 000 euros tout confondus de l’édition 2008.
N’empêche, cette vaste entreprise d’autosatisfaction par temps d’austérité ne laisse en tout cas pas de surprendre. « D’habitude, chacun de la vingtaine des directeurs de départements organise son petit truc dans son coin », explique le syndicaliste. Qu’on se rassure, les petites habitudes maison perdurent sous couvert de « séminaires », au su de la direction. Des réjouissances ont bien été organisées. Ici, le département commercial s’est octroyé, le 19 décembre 2008, une jolie journée tout frais payés chez Maxim’s ; là, le directeur d’un dépôt bus a convié, le 18 décembre, ses encadrants dans un cabaret réputé de la place Pigalle ; quant à l’un des directeurs du département bus, il a pris ses aises, avec son équipe, le temps d’un luxueux week-end en Seine-et-Marne. Vœux uniques, très bien. Pas question non plus de chambouler les traditions…
L’ombre zélée rattrapée par le fantôme de Villepin…
Depuis sa nomination à la tête de la RATP, Pierre Mongin n’avait, jusque-là, jamais dérogé aux usages de ses prédécesseurs. La cérémonie des vœux du grand chef avait lieu au siège, au 183, rue de Bercy, autour d’un buffet de cinq à six cents personnes. De quoi casser une graine, manches relevées, en toute décontraction, entre gens de bonne compagnie. Rien à voir avec le gigantesque pince-fesses au menu, hier soir et aujourd’hui, dans un Grand palais, propice à tous les vents et réputé fort coûteux à chauffer… On compte sur la liesse de l’assistance.
Comment expliquer une telle folie des grandeurs dans un contexte économique et social délicat ? Certes, la RATP s’apprête à fêter ses soixante ans, au cours de l’année. 60 bougies, ça se prépare. Mais, à écouter d’autres esprits, décidément, bien retors, cette fastueuse cérémonie trouve des explications bien éloignées de l’anniversaire de la sémillante sexagénaire qu’est la Régie. « Pierre Mongin souhaite faire la démonstration que l’entreprise fait corps avec lui. Il pense pouvoir influer sur l’Elysée et Matignon afin de conserver son poste », murmure un autre syndicaliste maison, soucieux de conserver l’anonymat. Le boss se verrait bien en effet rempiler trois ans encore, son mandat arrivant à échéance en juillet. Mais, pour certains - et non des moindres - le malheureux à un patronyme aussi rédhibitoire qu’urticant. En haut lieu, on lui conserve une haine tenace pour avoir œuvrer comme directeur de cabinet de Dominique de Villepin aussi bien au ministère de l’intérieur, qu’à Matignon. Un service dûment récompensé par sa nomination expresse, le 2 juillet 2006, à la tête de la RATP. L’énarque et ex préfet illico recasé peu de temps avant la montée des hostilités stimulées par les présidentielles et le dossier Clearstream entre son ancien mentor, et le candidat UMP Sarkozy…
Du lobbying effréné au bingo espéré ?
Des vilenies que n’oublie pas l’Elysée distillant avec fiel les rumeurs insistantes d’un Mongin bientôt débarqué. Bref, une ombre zélée aspirée à terme par son fantôme. Info, intox ? Pourtant, que d’énergie déployée, ces derniers mois, par l’intéressé pour ravir le palais élyséen. D’abord, le recrutement, le 22 avril 2008, d’Isabelle Ockrent, sœur de Christine, figurant dans le Who’s who, comme directrice de la communication, dont le carnet d’adresses fait pâlir plus d’un patron. Gilles Alligner, l’ancien titulaire, ayant été prié de prendre sans mot dire la direction de Promométro en guise de strapontin. Sa mission ? Influer du dynamisme dans la boite et coller à la tonicité élyséenne d’un Sarko pied au plancher (voir encadré). Surtout Pierre Mongin peut s’enorgueillir d’avoir mis en place sans trop de casse la délicate loi sur l’alarme sociale. Un succès salué comme il se doit par la remise, en octobre 2008, du prix de DRH de l’année à Josette Théophyle, directrice générale adjointe en charge de l’innovation sociale, mentionnée, elle aussi, dans le Who’s who.
Quand Mongin fait le siège de l’Elysée à l’aide d’un…strapontin
C’est l’histoire mouvementée d’une brève campagne de pub un brin laborieuse. Nous sommes début juin 2008, Nicolas Sarkozy devient le président en exercice de l’Union européenne (UE). Pierre Mongin, le patron de la RATP, n’a alors qu’une idée en tête : se rapprocher au plus près et au plus vite de l’Elysée. Les communicants maison doivent tout faire pour jeter une passerelle crédible avec le Château. Et vite fait car le temps presse ! Oui, mais comment ? Quel lien trouver ? « Lorsque le briefe de la RATP nous parvient, on se demande tous ce qu’on va bien pouvoir pondre comme campagne », raconte un salarié de la boite de pub qui sue sang et eau pour trouver une accroche entre la Régie et la présidence française de l’UE. Eurêka ! Le conseil des ministres européens de l’environnement et de l’énergie doit avoir lieu, du 3 au 5 juillet 2008, à Saint-Cloud, ça tombe à points nommés. Ainsi est née aux forceps, une campagne aux petits oignons destinée à quelques quotidiens. L’affiche finalement retenue se dit « fière de transporter les 27 ministres européens (…) » et fait figurer un strapontin dans un décor élyséen. Le tour est joué. Suffisait d’y penser. Ce que ne dit pas l’affiche sus mentionnée, c’est qu’il a fallu tout l’entregent d’Isabelle Ockrent, responsable de la communication de la RATP, et un coup de fil, toutes affaires cessantes, de Jacques Séguéla, soi-même, pour obtenir le feu vert du Château…
Du Grand palais au palais de l’Elysée, en passant par Matignon, le message, un zest subliminal, est on ne peut plus clair. Pierre Mongin espère bien s’offrir une reconduction à la tête des 45 000 salariés de la Régie. Fut-ce au prix de festivités trop paillettes aux yeux de l’Etat actionnaire. Tous sur le pont, les communicants de la RATP ont de la ressource. Le jeu en vaut la chandelle. Eviter, quoi qu’il en coûte, que le fauteuil directorial ne prenne des allures de siège éjectable. Comme le disait naguère l’un des spots de pub fétiche de la respectable Régie : « T’as le ticket chic/T’as le ticket choc/Tic, tac, choc ! »
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